Les Lettres d'Ali (as)
 
A KATHAM IBN ABBAS ALORS SON GOUVERNEUR A LA MECQUE

... Organise, pour les fidèles, le pèlerinage, rappelle-leur les jours du Seigneur.

Mets - toi à leur disposition après les deux prières de l'après-midi et du soir, réponds à celui qui te questionne, apprends à l'ignorant, discute avec le savant.

Que ta langue soit ton seul ambassadeur auprès des hommes et que ton visage soit ton seul chambellan.

N'empêche pas de te rencontrer celui qui cherche à ; t'entretenir d'une affaire. Ton refus de le recevoir dès la première fois effacera la portée de ce que tu lui accorderas plus tard.

Répartis entre les familles nécessiteuses et les affamés les biens de Dieu dont tu disposes afin d'éradiquer la misère et la pauvreté. Adresse - nous ce qui en reste pour que nous le distribuions à ceux qui sont ici.

Ordonne aux gens de la Mecque de ne pas demander de loyer à un habitant. Dieu a dit: "Qu'il soit résident ou de passage".

Le résident est celui qui habite la Mecque et le passager est celui qui vient accomplir le pèlerinage puis il part. Que Dieu nous accorde son aide dans la recherche de son amour.

SALUT.

A SALMAN LE PERSAN QUELQUES JOURS AVANT QU'ALI NE SOIT CALIFE

On peut comparer ce monde - ci à une vipère, douce au toucher, au venin mortel.

Evite ce qui peut t'en plaire à cause de la modicité de ce qui t'en suivra: défais - toi des soucis que ce monde entraîne; car tu n'ignores pas son inconstance et l'alternance des situations qui s'y produisent.

Prends garde surtout lorsque tu te plais en ce monde, car à chaque fois qu'on lui fait confiance, il vous met devant la situation que l'on craignait et après les agréables compagnies vous plonge dans l'isolement.

SALUT

A OMAR IBN ABI SALAMAH AL MAKHZOUMI QUI E'TAIT SON GOUVERNEUR AU BAHREIN

J'ai nommé comme gouverneur de Bahrein, No`man Ibn Ajlan Azzouraqi.

Je t'ai relevé de tes fonctions sans avoir rien à te reprocher, ni de quoi te blâmer. Tu as été excellent comme gouverneur: tu as fait ton devoir.

Viens me rejoindre sans te considérer comme accusé ni désapprouvé, ni condamnable, ni pécheur, la seule raison est que j'ai décidé de me diriger vers les oppresseurs de la Syrie et voudrais te voir en ma compagnie.

Tu es de ceux sur qui je compte comme aide pour combattre l'ennemi et consolider les assises de la ; religion, si Dieu le veut bien.

Directives de l’Imam Ali (a.s)

A` Malik al-Ashtar

Au nom de Dieu, le clément, le Miséricordieux

Voici ce qu’a ordonné le serviteur de Dieu, Ali, commandeur des croyants, à Malik ibn al-Harith al-Nakh’i al-Ashtar, dans les instructions qu’il lui a remises en lui confiant le gouvernement de l’Egypte : collecte de l’impôt, lutte contre l’ennemi, amélioration du sort de ses habitants et l’édification du pays.

Il lui ordonne de craindre Dieu et que la soumission à Sa Volonté soit au-dessus de tout, de se conformer aux impératifs qu’Il a fixés dans Son livre et à Ses lois, dont seule l’observance peut procurer le bonheur, et dont seuls le refus et la négligence provoquent le malheur ; il lui ordonne de soutenir Dieu avec son cœur, sa main et sa langue, car Il (gloire à Lui) a garanti Son soutien à celui qui Le soutiendrait et Son appui à celui qui L’appuierait.

Il lui ordonne de réfréner ses passions et de réprimer l’impétuosité de son âme ; car « L’âme incite au mal, sauf chez ceux que Dieu prend en pitié » (Coran Yusu, 53).

Sache, Malik, que je t’envoie dans un pays qui a connu avant toi différents régimes, les uns justes, les autres tyranniques ; que les gens t’observent comme tu observais les gouverneurs qui commandaient avant toi ; qu’ils parlent de toi comme tu parlais d’eux. On reconnaît les saints qu’aux paroles que Dieu inspire à Ses serviteurs à leur sujet. Que ton trésor préféré soit celui constitué par tes bonnes actions. Sois maître de tes passions. Ne te laisse pas emporter vers ce qui t’es interdit, tu agiras envers toi-même avec équité dans ce que l’on aime ou que l’on hait. Revêts ton cœur par la compassion, l’amour et la bienveillance envers tes sujets. Ne sois pas avec eux une bête féroce qui leur arrache la nourriture. Ils appartiennent à deux catégories : ce sont ou bien tes frères en religion, ou bien tes sembles en tant que créatures, susceptibles de commettre des erreurs, sujets aux maladies, péchant intentionnellement ou involontairement. Accorde-leur ta grâce et ton pardon comme tu aimeras que Dieu t’accorde Sa grâce et Son pardon. Si tu es au-dessus d’eux, celui qui t’a investi dans ta fonction est au-dessus de toi, et Dieu est au-dessus de celui qui t’a investi. Il t’a confié leur sort et t’a mis à l’épreuve en te chargeant d’eux. Ne déclare pas la guerre au Seigneur, tu n’as rien pour te protéger contre S vengeance, et tu ne peux te passer de Son pardon ni de Sa miséricorde. Ne regrette jamais une grâce et ne te réjouis jamais d’un châtiment. Ne t’empresse pas de suivre ton premier mouvement, lorsque tu peux l’éviter. Ne te dis pas : « J’ai le pouvoir, j’ordonne et l’on m’obéit », car une telle pensée corrompt le cœur, affaiblit la foi et précipite les retournements de sort. Si le pouvoir que tu exerces te rend orgueilleux et suffisant, considère l’immensité du royaume de Dieu au-dessus de toi, et pense qu’Il a plus de pouvoir sur toi que toi-même. Cela rabaissera ta prétention, tempérera ton allégresse et te fera recouvrer la raison.

Garde-toi de rivaliser de grandeur avec Dieu, et de chercher à Lui ressembler par ta puissance, car Il rabaisse tout puissant et humilie tout prétentieux.

Rends justice à Dieu, rends justice aux hommes contre toi-même, les membres les plus proches de ta famille et ceux de tes sujets pour qui tu as de l’inclination, car si tu ne le fais pas tu seras injuste ! Celui qui aura été injuste envers les serviteurs de Dieu aura pour adversaire le Seigneur, non ses serviteurs. Celui que Dieu prend à partie, Il réfute ses arguments et lui fait la guerre jusqu’à le faire changer d’attitude ou le mener au repentir. Rien ne met fin à la faveur de Dieu et ne hâte Son châtiment que l’obstination dans l’injustice, car Dieu entend l’appel des persécutés et guette les injustes.

Que ta préférence aile aux propositions les plus proches du juste milieu, aux solutions qui sont équitables pour le plus de monde, et qui satisfont le plus grand nombre de sujets. En effet, le mécontentement du peuple peut submerger la satisfaction de l’élite, alors que le mécontentement de l’élite est pardonnable si le peuple est satisfait. De tous les sujets, les membres de l’élite sont ceux qui coûtent le plus cher au gouverneur en cas de prospérité, qui lui viennent le moins en aide dans l’épreuve. Il sont les plus hostiles à la justice ; ce sont eux qui le harcèlent le plus fréquemment de leurs demandes ; ils lui sont les moins reconnaissants lorsqu’il leur fait des dons, les plus lents à l’excuser lorsqu’il refuse de leur en faire, et les moins patients face aux coups du sort. Dans notre communauté, c’est le peuple qui est le pilier de la foi, le ciment de la société et sa garantie contre les ennemis. C’est à lui que tu dois réserver ta sympathie et ton attention.

Parmi tes administrés, ceux que tu dois tenir le plus à l’écart et que tu dois le plus détester, sont ceux qui s’appliquent le plus à découvrir les défauts des autres. En effet, les sujets ont des vices que le gouverneur est particulièrement chargé de voiler. Ne cherche pas à connaître les imperfections que tu ignores. Tu n’es tenu d’assainir que ce qui t’est apparent ; quant à ce qui t’échappe, c’est Dieu qui en jugera. Cache l’opprobre tant que tu les peux, et le Seigneur voilera les secrets que tu aurais voilés chez tes sujets. Libère les gens de tout ressentiment, dégage-toi de tout lien de haine, désintéresse-toi de tout ce qui n’est pas digne de ton attention et ne t’empresse pas de croire les calomniateurs, car ce sont des fourbes, même s’ils simulent la sincérité.

Ne prends pas pour conseiller un avare qui te détournerait de la bienfaisance et te menacerait de la pauvreté, ni un lâche qui te rendrait trop faible pour gouverner, ni un homme cupide qui t’inciterait à opprimer le peuple en idéalisant l’avidité. En procèdent d’un manque de confiance en Dieu.

Les pires ministres que tu pourrais prendre sont ceux qui l’étaient déjà sous les gouverneurs pervers qui t’ont précédé et qui ont participé à leurs crimes. Qu’ils ne soient pas tes intimes, car ce sont les auxiliaires des malfaiteurs et les frères des tyrans. Remplace-les convenablement en choisissant des hommes doués d’autant de sagesse que de clairvoyance mais qui n’ont pas un passé aussi chargé et accablant, n’ayant assisté aucun tyran dans sa tyrannie, ni aucun criminel dans ses crimes.
Ceux-là seront pour toi une charge plus légère, ils t’apporteront une aide plus précieuse, ils auront plus d’inclination pour toi et moins de sympathie pour les autres. Qu’ils soient tes familiers dans le privé et dans le public. Parmi eux, donne la préférence à celui qui te dira le plus volontiers les vérités les plus amères, et qui te soutiendra le moins s’il t’arrive de te livrer à des actes que Dieu réprouve de la part de ceux qu’Il aime, quel que soit l’endroit où tes passions t’entraîneront à les commettre. Attache-toi aux hommes scrupuleux et sincères, et habitue-les à ne pas te flatter et ni te louer pour des actions que tu n’aurais pas accomplies, car l’excès de louanges rend orgueilleux et rabaisse la grandeur.

N’accorde pas la même place au bienfaiteur et au malfaiteur, cela ferait renoncer les gens de bien à la bienfaisance et encouragerait les scélérats dans leurs forfaits. Traite chacun d’eux comme il le mérite. Sache que le meilleur moyen, pour un gouvernant, d’avoir confiance en ses sujets, est de leur faire du bien, d’alléger leurs charges et d’éviter de leur imposer ce qui ne leur est pas dû. Agis donc de telle sorte qui tu puisses avoir confiance en tes administrés, car cette confiance t’évitera de longues peines. Ta confiance ou ta méfiance vis-à-vis de chacun devra être fondée sur l’attitude qu’il aura eue au moment où tu l’auras mis à l’épreuve.

Ne viole aucun des usages auxquels se sont conformés les premiers membres de cette communauté, et grâce auxquels la paix et la concorde ont régné entre les sujets. N’innove aucun usage qui puisse porter atteinte aux anciens ; si tu le faisais, la récompense irait à ceux qui les ont institués, et toi tu seras chargé du péché de les avoir enfreints.

Fréquente longuement les savants et multiplie les discussions avec les sages, en vue de renforcer ce qui sert l’intérêt de ton pays, et de conserver ce qui, avant toi, maintenait les gens dans le droit chemin.

Sache que les sujets appartiennent à diverses classes, elles ne sont en harmonie qu’ensemble et ne peuvent se passer le unes des autres. En font partie les soldats de Dieu, les scribes du peuple et ceux de l’élite, les magistrats, ceux qui sont chargés de veiller à l’équité et à la bienveillance, les protégés et les soumis, qui paient le tribut et l’impôt, les commerçants et les artisans, et enfin la classe inférieure, composée des nécessiteux et des indigents. A chacune, le Seigneur a attribué sa part et a établi dans Son livre ou dans la tradition de Son Prophète (que Dieu le bénisse, ainsi que sa famille) des règles, que nous avons conservées, pour la juger ou pour déterminer ses droits.

Les soldats, avec la permission de Dieu, sont les remparts de la communauté, la parure des gouvernants, la noblesse de la foi, les instruments de la sécurité ; la société ne peut se maintenir que grâce à eux. Les soldats ne vivent que grâce aux collecteurs d’impôts, qui leur versent ce qui leur donne la force de combattre leurs ennemis et leur permet d’améliorer leur condition et de subvenir à leurs besoins. Ces deux premières classes ne peuvent se maintenir que grâce à la troisième, celle des magistrats, des employés et des scribes, ces derniers savent établir les différentes sortes de contrats, ils rendent de nombreux services, et on peut leur confier les affaires publiques ou privées. Toutes ces classes reposent sur celle des commerçants et des artisans, à cause de leurs besoins en produits fabriqués qu’ils vendent dans les marchés, et notamment des artisans qui façonnent de leurs mains des objets de confort que les autres hommes ne sont pas en mesure d’assurer. Il y a enfin la classe inférieure des nécessiteux et de indigents qu’il convient d’assister et de secourir. Le Seigneur est assez large pour tous. Chacune a sur le gouverneur des droits à la mesure de ce qui lui convient. Le gouverneur ne peut s’acquitter des devoirs que Dieu lui impose qu’en s’appliquant et en implorant l’aide du Créateur, en s’astreignant à respecter le droit et en persévérant dans cette voie ; quoi qu’il en coûte.

Pour commander tes soldats, désigne celui d’entre eux qui est, à tes yeux, le plus dévoué à Dieu, à Son Apôtre et à ton Imam, celui qui est le plus probe et le plus indulgent, qui tarde à s’irriter et qui prend plaisir à pardonner, qui est clément envers les faibles et intransigeant envers les forts, qui ne se laisse pas aller à la violence et que la faiblesse n’entraîne pas à l’inaction.

Ensuite attache-toi aux hommes de mérite, aux gens de bonne famille ayant un passé honorable et à ceux qui ont de l’énergie, du courage, de la générosité et de l’indulgence. Ce sont en effet des sommes de noblesse et des torrents de bienfaisance.

Ensuite, informe-toi de tout ce qui concerne [les soldats], comme s’intéresseraient des parents à leurs enfants. Ne sous-estime aucune marque de bienveillance, aussi minime soit-elle que tu pourras leur témoigner, car [ton attitude] peut les inciter à te prodiguer des conseils sincères et désintéressés et à avoir confiance en toi. Ne manque pas, sous prétexte que tu t’intéresses à leurs problèmes importants, de te pencher sur leurs soucis les plus mineurs. Il arrive qu’un peu de bienveillance de ta part suffise à leur faire du bien, et qu’une grande sollicitude leur soit indispensable.

Que tes chefs de troupe préférés soient ceux qui viennent en aide à leurs soldats en leur donnant une partie de leurs propres vivres et en leur distribuant l’excédent de leurs richesses, pour qu’ils puissent en profiter et en faire profiter leurs familles. De cette manière, ils auront tous la même préoccupation dans la lutte contre l’ennemi. Ta bonté pour eux te vaudra leur sympathie. Leurs conseils ne sont sincères que s’ils aiment leur gouverneur, qu’ils ne trouvent pas son autorité trop pesante, et qu’il ne leur tarde pas de le voir remplacé. Fais en sorte qu’ils aient de grands espoirs et n’hésite pas à les louer et à énumérer les exploits de leurs braves. Ce faisant, tu stimules le vaillant et encourages le craintif, s’il plait à Dieu le Très-Haut.

Tiens-toi au courant des faits d’armes de chacun d’eux, n’attribue pas à l’un les hauts faits de l’autre et que tes compliments soient à la hauteur des prouesses accomplies. La noble origine d’un combattant ne doit pas t’inciter à grossir ses exploits, de même que l’origine modeste d’un autre ne doit pas te pousser à minimiser ses actions d’éclat. Soumets à Dieu et à Son Apôtre les affaires qui te paraissent trop lourdes et les questions qui te semblent obscures, car le Seigneur (gloire à Lui) a dit à des gens qu’IL voulait bien diriger : « O vous qui croyez, obéissez à Dieu, obéissez à l’Apôtre et à ceux qui détiennent le pouvoir parmi vous. Si vous êtes en opposition sur une question, soumets-la à Dieu et à l’Apôtre » (Coran IV, 59).

Soumettre une question à Dieu signifie la juger en se conformant aux clairs versets de Son livre ; la soumettre à l’Apôtre signifie l’arbitrer en suivant sa tradition, celle qui rassemble et non celle qui divise.

Ensuite pour juger entre les hommes, choisis parmi tes sujets celui qui te semblera le plus vertueux, que les difficultés n’embarrasseront pas, que les plaideurs ne querelleront pas, qui ne s’obstinera pas dans l’erreur et qui n’hésitera pas à revenir à la vérité quand elle lui apparaîtra, celui dont l’âme ne sera pas encline à l’avidité, qui ne se contentera pas d’une approximation [et cherchera à ] tout comprendre, le plus prudent dans le doute, le plus attaché aux preuves, celui qui sera le moins énervé si un plaideur le fait répéter, le plus tenace dans la recherche des faits et les plus rigoureux lorsque la décision à prendre lui apparaîtra clairement, celui que les flatteries ne rendront pas orgueilleux et qu’on ne pourra pas se rendre favorable en le tentant. Or de tels hommes sont rares.

Après l’avoir désigné, informe-toi souvent de la façon dont il remplit sa tâche. Rétribue-le généreusement de telle sorte qu’il n’ait tout ce pas besoin des autres. Réserve-lui auprès de toi une place telle qu’aucun autre de tes familiers ne puisse convoiter ; ainsi, il ne craindra pas qu’on l’assassine chez toi. Réfléchis bien à cette question car cette religion était prisonnière entre les mains de mauvaises gens : on y suivait les passions et on s’en servait pour rechercher les biens de ce monde.

Puis, examine la question de tes administrateurs. Nomme-les après les avoir mis à l’épreuve, non par faveur ou préférence, car celles-ci sont à la source de toutes les injustices et de toutes les trahisons.

Choisis ceux qui ont de l’expérience et de la dignité parmi les membres des familles les plus honorables et les plus anciennement converties à l’Islam. Leur moralité est plus élevée et leur honneur sans tache ; ils seront moins enclins à l’avidité et plus aptes à prévoir les conséquences de toute action. Alloue-leur de larges émoluments, qui leur permettront de vivre correctement, les dispenseront de puiser dans les trésors dont ils auront la garde et te serviront d’argument contre eux si jamais ils enfreignent tes ordres ou ébrèchent ce que tu leur auras confié en dépôt. Ensuite, contrôle leurs actions et envoie des émissaires sincères et loyaux pour les épier. En exerçant cette surveillance secrète, tu les inciteras à faire régner la sécurité et à être bons envers leurs administrés. Méfie-toi de tes auxiliaires. Si l’un d’eux se rend coupable de quelque forfaiture et que les informations venant de tous tes émissaires te la signalent, alors tu te contenteras de la concordance de leurs témoignages : tu lui infligeras un châtiment corporel, tu lui reprendras le produit de sa malversation, tu le mettras dans une situation méprisable, tu l’affubleras du titre de traître et tu le couvriras de l’opprobre et de la suspicion.

Occupe-toi de la question de l’impôt et veille à ce que la situation de ses collecteurs soit satisfaisante. Si l’impôt et ses percepteurs vont bien, le reste de la population va bien. Le reste de la population ne peut bien aller que grâce à eux car tout le monde dépend de l’impôt et de ceux qui le collectent. Que ton intérêt pour l’exploitation des terres soit encore plus grand que pour le recouvrement de l’impôt, car celui-ci ne peut être obtenu que si les terres sont cultivées. Celui qui exigerait un impôt sans que les terres soient cultivées ruinerait le pays, saignerait ses habitants et ne se maintiendrait pas longtemps au pouvoir. S’ils se plaignent d’avoir des charges trop lourdes, d’être dans le besoin, de manquer d’eau ou de pluie, ou de la détérioration d’une terre victime de l’inondation ou de la sécheresse, tu allégeras leurs fardeaux pour pouvoir espérer que leur situation s’améliore. Ne regrette pas le montant des exonérations que tu leur auras accordées car ce sera une provision qu’ils te rendront en mettant en valeur ton pays et en embellissant la province que tu gouvernes.

De plus, cela te vaudra leurs louanges et la fierté de les avoir traités avec la plus grande équité. Tu pourras compter sur leurs forces parce qu’ils te resteront reconnaissants de leur avoir accordé un répit, et tu pourras avoir confiance en eux parce que tu les auras habitués à ton équité et à ta bienveillance. Des événements pourraient surgir plus tard et entraîner que tu aies besoin de leur aide, ils te l’accorderont volontiers car on ne récolte que ce que l’on a semé. La ruine d’une terre ne peut être provoquée que par celle de ses habitants, et celle-ci ne peut –être due qu’à l’instabilité des gouverneurs, à leur manque de confiance dans l’avenir et au peu de profit qu’ils tirent des leçons de l’expérience.

Ensuite occupe-toi des scribes ; confie tes affaires aux meilleurs d’entre eux. Pour la rédaction de tes lettres qui doivent contenir les intrigues et les secrets, fais exclusivement appel à celui qui a le plus de qualités morales et que la considération due à sa fonction ne rendra pas insolent au point de te contredire en public ; à celui qui ne manquera pas, par négligence, de te transmettre les lettres de tes administrateurs, et de leur adresser, de ta part, les réponses qui conviennent ; à celui qui saura donner et recevoir en ton nom, qui n’infirmera pas les contrats conclus en ta faveur ; qui sera apte à te délier des engagements qu’on t’aura imposés et qui sera capable ‘évaluer ses propres capacités dans les différents domaines, car celui qui ignore quels sont ses moyens ignore encore davantage quels sont ceux des autres.

Ne les choisis pas en te fiant à leur mine, à la confiance qu’ils t’inspirent et à la bonne opinion que tu as d’eux car les gens peuvent faire aux gouvernants une bonne impression en affectant de les servir avec zèle, sans que cela implique le moindre dévouement ou la moindre loyauté. Fonde-toi plutôt sur leurs antécédents professionnels au service des hommes de bien qui t’ont précédé et porte ton choix sur ceux qui ont la meilleure réputation auprès du petit peuple et qui ont le sens le plus profond de la fidélité. Cela prouvera ton dévouement au Seigneur et à celui pour qui tu gouverneras. Nomme à la tête de chaque service un responsable capable de résoudre les problèmes les plus épineux et d’en rassembler les éléments les plus épars.

Quels que soient les défauts de tes secrétaires, ne t’en désintéresse pas car ils te seront attribués.

Traite bien et recommande de bien traiter les commerçants et les artisans, ceux qui sont sédentaires comme ceux qui vont à l’aventure avec leurs biens, ou ceux qui gagnent leur vie à la sueur de leur front, car ils sont à l’origine des profits et à la source du confort qu’ils apportent des pays les plus lointains et les plus reculés, sur terre ou sur mer, dans tes plaines et dans tes montagnes, là où d’autres hommes ne s’entendraient pas pour l’installer et n’oseraient pas le rechercher. Ils représentent la paix dont on ne craint aucun malheur, et la concorde dont on ne redoute aucune calamité.

Intéresse-toi à leur sort, qu’ils soient près de toi ou aux confins de ton pays. Tu dois savoir, cependant que beaucoup d’entre eux sont d’une dureté inhumaine et d’une avarice sordide, qu’ils accaparent les profits et qu’ils sont impitoyables en affaire, ce qui nuit au petit peuple et discrédite les gouvernants. Tu dois interdire l’accaparement car le Messager de Dieu (que la Seigneur le bénisse, ainsi sa famille !) l’a interdit. Que les ventes se fassent équitablement, avec des mesures justes, et à des prix qui ne lèsent ni le vendeur ni l’acquéreur. Quiconque se sera rendu coupable d’accaparement, après ton interdiction, punis-le pour l’exemple, et châtie-le sans excès.

Mon Dieu ! Quel triste sort que celui de la classe inférieure ! La classe des pauvres, des nécessiteux, des malheureux, de ceux qui souffrent de maladies ou qui n’ont aucun moyen de subsistance. On trouve dans cette catégorie des gens qui se contentent de ce qu’ils ont, et d’autres qui attendent des bienfaits, sans toutefois demander. Tends au Seigneur ce que tu Lui dois en leurs personnes, et réserve-leur une part du trésor public et une part du produit des terres relevant de la propriété de la communauté musulmane dans chaque région. Le plus éloigné d’entre eux a les mêmes droits que le plus proche et veille à donner à chacun son dû. Ne te détourne pas d’eux par orgueil, car même si tu règles correctement de nombreux problèmes importants, il ne te sera pas pardonné d’avoir négligé les questions les plus infimes. Qu’ils ne soient pas en dessous de tes préoccupations, ne détourne pas d’eux ton visage, intéresse-toi à ceux d’entre eux qui ne peuvent parvenir jusqu’à toi, que les autres hommes méprisent et regardent avec dédain.

Affecte à leurs affaires un homme scrupuleux et honnête en qui tu auras confiance ; que celui-ci te soumette leurs problèmes ; agis ensuite envers eux de telle façon que Dieu te pardonne le jour où tu le rencontreras. En effet, ces sujets-là ont plus besoin d’équité que les autres. Veille à être excusable auprès du Seigneur en respectant les droits de chacun. Prends soin des orphelins et des vieillards qui n’ont pas de ressources mais qui ne s’abaissent pas à mendier. C’est là un lourd devoir pour les gouvernants. Du reste, tout devoir est lourd, mais parfois Dieu l’allège pour ceux qui, dans la recherche du résultat final, s’imposent patience et sont convaincus de la véracité des promesses qu’Il leur a faites.

Consacre une partie de ton temps à ceux qui auront des doléances à te présenter. Reçois-les en séance publique, aussi humblement que tu te présenteras devant le Seigneur qui t’a créé, sans tes soldats, tes agents, tes gardes ou tes policiers, de telle sorte que celui qui a quelque chose à te dire puisse parler sans inquiétude. En effet, j’ai entendu le Messager de Dieu (que le Seigneur le bénisse, ainsi sa famille !) dire à différentes occasions :

« Nulle communauté ne sera purifiée tant que le faible n’y pourra, sans être inquiété, obtenir justice contre le fort ». Supporte leurs maladresses et leur inaptitude à s’exprimer correctement, mets-les à l’aise lorsque tu remarqueras en eux de la gène ou de la pudeur, et Dieu t’ouvrira toutes grandes les portes de Sa miséricorde, et t’accordera la récompense due à ceux qui Lui obéissent. Lorsque tu donneras, fais-le de bon cœur, et lorsque tu refuseras, fais-le avec courtoisie, et en t’excusant.

Il y a des affaires que tu seras obligé de traiter toi-même : par exemple, adresser à tes administrateurs les réponses que tes secrétaires ne pourraient pas leur fournir, ou donner aux doléances des suites que tes agents hésiteraient à leur réserver. Affecte à chaque jour une tâche, car à chaque jour suffit sa peine. Consacre les meilleures et les plus importantes parties de ton temps à tes rapports avec Dieu, bien que, si tes intentions sont bonnes, et si tu ne fais aucun mal à tes sujets, tout ton temps appartienne à Dieu.

Dans le temps que tu consacreras à ta religion, ne manque pas de t’acquitter des devoirs que tu dois exclusivement envers le Seigneur. Offre à Dieu, de jour et de nuit, une partie de tes forces physiques, et accomplis tes dévotions dans leur intégralité, sans en rien retrancher ou omettre, quoi qu’il en coûte à ton corps.
Lorsque tu dirigeras la prière des fidèles, ne sois ni rebutant en la prolongeant trop, ni nonchalant, car il y aura des gens malades qui auront des besoins particuliers. Lorsque le Messager de Dieu (que le Seigneur le bénisse, ainsi que sa famille !) m’a envoyé au Yémen, je le questionnai sur la manières de diriger la prière il me répondit :

« Prie avec ces gens comme le plus faible d’entre eux, et sois compatissant envers les croyants ».

N’allonge pas démesurément ta retraite loin de tes sujets car un gouverneur coupé de ses administrés risque de devenir dur avec eux, et de mal connaître leurs affaires. Faute de contacts avec la population, sa vision des réalités sera faussée : l’important lui paraîtra insignifiant et le dérisoire primordial ; le beau lui semblera laid, le vilain magnifique, et le faux se mêlera au vrai. Un gouverneur n’est qu’un être humain, il ne peut connaître ce que les gens lui cachent. La vérité ne revêt pas de signes qui aideraient à reconnaître les différentes formes de la sincérité ou du mensonge.

D’ailleurs, de deux choses l’une : ou bien tu as une âme généreuse, qui aime à prodiguer de justes largesses, et dans ce cas, à quoi bon te dérober à un don que tu dois légitimement accorder ou à une noble action que tu dois accomplir ? Ou bien tu as le malheur d’être avare, et alors dès que les gens auront compris qu’ils n’ont rien à espérer de ta générosité, ils éviteront de te solliciter. Au surplus, la plupart des requêtes qui te seront présentées ne te demanderont aucune dépense :
il s’agira essentiellement de personnes qui viendront se plaindre d’une iniquité ou réclamer justice dans une affaire commerciale.

D’autre part, un gouverneur est entouré de familiers et de courtisans enclins à s’approprier les biens des sujets et à se comporter injustement. Tu devras couper court à tout ce qui pourrait engendrer une telle attitude. Ne donne à aucun de tes familiers ou de tes parents une terre à titre de fief, et qu’il n’attende de toi aucun privilège préjudiciable à ses voisins, comme celui de laisser entièrement à la charge d’autrui l’entretien d’un puits ou tout autre tâche commune. Le bénéfice lui en reviendra dans ce monde mais la faute te sera attribuée, dans ce monde et dans l’autre.

Impose à chacun, qu’il te soit proche ou étranger, le respect des devoirs qui lui incombent. En ce domaine, sois patient et minutieux, quels qu’en soient les effets sur tes proches et tes familiers. Recherche la récompense divine en prenant les décisions qui te coûtent le plus, car les conséquences en sont heureuses.

Si tes sujets te croient injuste, présente-leur publiquement tes justifications et disculpe-toi de cette manière. Cela t’apprendra à te dominer, constituera un acte de bienveillance envers tes administrés et te fournira un argument déterminant lorsque tu auras besoin de les ramener dans le droit chemin.

Ne repousse jamais une offre de paix de ton ennemi, si elle peut satisfaire le Seigneur, car la paix apportera la tranquillité à tes troupes, te reposera des soucis et généralisera la sécurité dans ton pays. Mais, après la conclusion de la paix, sois extrêmement méfiant vis-à-vis de ton ennemi, car il se peut qu’il te tienne des propres pacifiques dans l’unique but d’engourdir ton attention. Sois donc vigilant, et garde-toi de tout sentiment de confiance. Si tu fais un pacte avec un de tes ennemis ou si tu conclus avec lui une alliance par laquelle tu garantis sa sécurité, sois fidèle à ton pacte, respecte ton alliance en assurant sa sécurité et fais de ta propre personne un bouclier contre toute atteinte à ce que tu auras accordé. En effet, de tous les préceptes divins, il n’en est aucun qui recueille autant l’unanimité des hommes (malgré la diversité de leurs passions et la variété de leurs opinions) que la fidélité aux engagements. Sans parler des Musulmans, les idolâtres eux-mêmes l’ont mise en pratique entre eux, après avoir éprouvé les déplorables conséquences de toute trahison.

Ne trahis donc pas ton alliance, ne romps pas ton pacte et ne dresse pas d’embûches à ton ennemi, car seul un insensé voué à la damnation peut faire preuve d’audace contre Dieu. Le Seigneur a fait, des pactes et des alliances contractés en Son nom, des sources de sécurité répandues par Sa miséricorde entre Ses serviteurs, des sanctuaires inviolables dans lesquels il ne saurait y avoir ni traquenard, ni stratagème, ni fourberie. Ne conclus jamais un pacte qui renferme des vices pouvant justifier sa rupture et, une fois que tu te seras fermement et solennellement engagé, ne prends jamais prétexte d’une faute de langage pour revenir sur ta parole. Si un accord que tu as conclu au nom de Dieu t’embarrasse, que cela ne t’incite pas à en demander l’annulation sans droit. Il vaut mieux supporter des désagréments dont tu espères la fin plus ou moins prochaines et dont tu attends d’heureux résultats que de te livrer à un acte de traîtrise dont tu as lieu de craindre les conséquences et qui t’attirera de la part du Créateur des poursuites auxquelles tu n’échapperas ni dans ce monde ni dans l’autre.

Garde-toi de répandre illicitement le sang. Aucune action ne mérite autant de châtiment, n’a de conséquences plus graves, n’entraîne davantage la cessation des bienfaits divins ou l’interruption d’une période heureuse, qu’une effusion illégitime de sang. Lorsqu’au jour de la résurrection, Dieu (gloire à Lui !) jugera entre les hommes, Il commencera par prendre en compte le sang qu’ils auront fait couler dans leurs conflits.

N’essaie pas de renforcer ton pouvoir en versant du sang prohibé ; car cela contribue à l’affaiblir et à l’épuiser, voir même à le détruire et à le remettre à autrui. Tu n’auras aucune excuse ni auprès de Dieu, ni auprès de moi, si tu commets un meurtre volontaire, il est soumis aux lois de talion. Si tu as le malheur d’en commettre un involontairement ou si, dans l’application d’une peine, tu as le fouet, le sabre ou la main trop lourds, que l’orgueil du pouvoir ne te fasse surtout pas dédaigner de remettre leur dû aux parents de la victime.

Garde-toi d’être en admiration devant toi-même, de te fier aux qualités qui te plaisent en toi-même et d’aimer les louanges excessives car ce sont là quelques-unes des brèches sur lesquelles le démon compte le plus pour effacer les mérites des bienfaisants.

Evite de rappeler à tes sujets le bien que tu leur auras fait, de broder sur tes propres actions ou de manquer aux promesses que tu leur auras faites, car le rappel annule le bienfait, la fraude ternit l’éclat de la vérité, et le manquement à la promesse est haï de Dieu et des hommes. Le Seigneur a dit : « Il est très haïssable pour Dieu que vous disiez ce que vous ne faites point » (As-Saff -3).

Garde-toi d’entreprendre tes actions avec précipitation, avant le moment opportun, de te montrer nonchalant lorsqu’elles sont possibles, de t’entêter si les choses ne sont pas claires ou de ne pas te monter à la hauteur si ce qu’il faut faire est évident. Accorde à chaque chose sa place et à chaque tâche son temps.

Il ne faut surtout pas t’accorder de privilège dans les domaines où les hommes sont égaux, ni feindre, dans les questions qui sont d ton ressort, d’ignorer ce qui est bien visible, car un jour tu en seras dessaisi au profit de quelqu’un d’autre : alors la vérité sera découverte et l’on rendra justice à celui que tu auras lésé.
Domine ta susceptibilité, l’impétuosité de ton caractère ; la violence de ta main et l’acerbité de ta langue. Protège-toi de toutes ces tendances en réprimant ton premier mouvement et en différant ta réaction jusqu’à la retombée de ta colère, lorsque tu auras le choix de tes actes et de tes paroles. Tu ne parviendras à une telle maîtrise de toi-même qu’en pensant souvent au retour vers ton Seigneur.

Ton devoir est d’avoir à l’esprits les justes sentences et les louables pratiques de ceux qui t’ont précédé, la tradition de notre Prophète ‘que Dieu le bénisse, ainsi que sa famille !) Et la loi formulée dans le Livre de Dieu ; tâche de t’y conformer en imitant ce que tu nous as vu faire ; de t’efforcer de suivre les règles que je te fixe dans les présentes instructions, qui me servent d’arguments pour réfuter toutes tes excuses au cas où ton âme s’empresserait à suivre ses passions.

Je prie le Seigneur, dans Sa vaste miséricorde et Son immense pouvoir de combler tout désir, de me guider, ainsi que toi, vers ce qui Le satisfait, en nous inspirant une conduite qui nous permette d’être en règles avec Lui et avec Ses créatures, de mériter les louanges des hommes, de laisser un bon souvenir dans le pays, d jouir de toute Sa faveur, de multiplier les honneurs dont nous sommes entourés et enfin de nous accorder la félicité dans l’autre monde et la dignité du martyre, car c’est vers Lui que nous s retournerons.

Que la paix soit sur le Messager de Dieu (Le Seigneur le bénisse, ainsi que sa sainte et pure famille !).