La Question De L'Imamat
 
CHAPITRE 4

Le Prophète parle de son héritier

L'Envoyé de Dieu n'a pas désigné Ali, comme son successeur à la tête des croyants à l'occasion du jour du Ghadir Khomm seulement Il le fit connaître dès la troisième année de sa mission, quand il reçut l'ordre divin de rendre publique la prédication que jusque-là il menait de façon discrète et secrète. Il reçut l'ordre d'annoncer sa mission d'abord à ses proches.

Coran, sourate Les Poètes, (As-Sû'arâ), verset 214

Il chargea Ali de transmettre son invitation à quarante hommes parmi les chefs de famille des clans des Banou Hachem, des enfants de Abdul-Muttalib et des Banou Abd-Manâf.

Les hôtes furent servis pendant trois jours; les deux premiers furent marqués par les propos futiles d'Abou Lahab. Au troisième jour, vint le tour de la nourriture spirituelle. Le Prophète se lev a, rendit grâce à Dieu et poursuivit:

"ô enfants de Abdul-Muttalib, j'en jure par Dieu, je ne connais aucun homme d'âge mûr parmi les Arabes qui soit venu à son peuple avec quelque chose de meilleur que ce que je vous apporte. Je vous apporte le meilleur de ce monde et de l'au-delà.

Dieu m'a ordonné de vous appeler à Lui. Qui donc parmi vous serait prêt à me soutenir dans cette mission et qui en contrepartie deviendrait mon frère, mon légataire testamentaire, et mon lieutenant parmi vous?"

Ali...répondit: "Moi! ô Prophète de Dieu, je serai ton soutien dans cette mission!"

Le Prophète prit Ali par l'épaule et dit: "Celui-ci est certes mon frère, mon héritier, mon successeur parmi vous. Ecoutez-le et obéissez-lui!"29

Les gens se levèrent en ricanant, disant à Abou Taleb (père de Ali): "Il t'ordonne d'écouter ton fils et de lui obéir!" Personne n'a mis en doute l'historicité de cet évènement; même les historiciens les plus mal-intentionnés n'ont pu mettre en cause son authenticité.

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Ainsi, le Prophète qui, au témoignage même du Coran, ne parle jamais inconsidérément a clarifié dès le début la question de l'autorité dans sa communauté, et a désigné Ali comme son successeur dès les premiers jours de sa mission.

Cet évènement porte un témoignage frappant de ce que la question du califat dépend directement de Dieu et de Son prophète, et de ce que les hommes ne sont aucunement autorisés à la traiter selon leurs caprices et leurs passions.

D'autre part, cet évènement nous montre comment dès l'origine, sont intimement liés la Prophétie et l'imamat, puisque le Prophète les annonce le même jour, à la même occasion.

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Plus tard, et à plusieurs reprises, le Prophète rappellera que la question de l'autorité suprême dans la communauté relève de Dieu, et qu'il ne lui appartenait pas à lui, prophète, de décider comme il le veut.

Al-Akhnas ibn Châriq, chef de tribu arabe, déclara au Prophète, qu'il était prêt à embrasser l'islam, à condition qu'il soit désigné comme successeur du Prophète. Ce dernier lui répondit:

"Cette affaire appartient à Dieu. Il lui choisit celui qu'Il considère apte à l'assumer!

Al-Akhnas désespéra, et renonça à supporter les épreuves de la foi, puisqu'il n'avait pas la promesse de devenir calife.30 Par conséquent avons-nous le droit de donner la préséance à un homme choisi par ses semblables contre un homme désigné par Dieu et Son Prophète! Comment un homme désigné par Dieu pourrait-il se mettre sous l'autorité d'un homme désigné par ses semblables. Le Coran nous met en garde contre la tentation de maintenir notre choix quand Dieu et Son Prophète ont décidé autrement.31

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Un autre exemple attestant que le Prophète a bien clarifié aux musulmans la position de Ali comme son successeur désigné, nous est fourni par la tradition dite de la Manzala, c'est à-dire du rang, du grade. Le Prophète a prononcé cette tradition dans des cironstances particulièrement graves et menaçantes pour le jeune Etat de Médine.

La nouvelle était parvenue au Prophète que les armées de Byzance s'apprêtaient à lancer une attaque contre Médine. Elles avaient grand espoir d'arriver à leur peine sans encombre. Le Prophète s'empressa de lever une armée musulmane, l'équipant du mieux qu'il pouvait.

D'autre part, le Prophète avait appris que des Hypocrites préparaient un complot, qu'ils espéraient provoquer en mettant à profit l'absence du Prophète pendant son expédition.

Il décida de désigner Ali comme son lieutenant à médine, en le chargeant de veiller au maintien de l'ordre, et de la justice. Les Hypocrites, pris de court, usèrent d'un stratagème, et firent propager la rumeur que Ali était tombé en disgrâce, qu'il n'avait plus l'amitié du Prophète, puisqu'il ne l'autorisait pas à participer à la bataille à ses côtés.

Ces rumeurs provoquèrent en effet une réaction de Ali. Il rejoignit le Prophète, hors de Médine, pour lui faire part de sa tristesse. Le Prophète prononça alors la célèbre tradition qui définit éloquemment et sans aucune ambiguité le rang et la place de Ali dans l'islam, en disant:

"ô Ali! N'es-tu pas satisfait d'être par rapport à moi dans le même rang que celui de Haroun par rapport à Moïse, sauf qu'il n'y a point de prophète après moi?"32

Beaucoup de traditionnistes sunnites ajoutent aussi ce propos du Prophète:

"Il ne convient pas que je sorte de cette ville à moins que tu n'y sois mon lieutenant."33

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Amer ibn abi Sa'd ibn Waqqâs, a rapporté que Mu'awiyya demanda à Sa'd ibn abi Waqqâs (qui fut un des plus violents opposants à Ali)" "Qu'est-ce qui t'empêche d'insulter Abou Toûrab (surnom de Ali ibn Abi Taleb)?" Il répondit:

"Je ne l'insulterai jamais tant que je garderais en mémoire trois paroles prononcées par l'Envoyé de Dieu; si une seule de ces paroles m'avait concerné, cela m'aurait été préférable aux plus beaux délices.

Je ne l'insulterai pas tant que je me rappellerais le jour où il reçut la révélation, et rassembla sous son manteau Ali, Fatima et leurs deux enfants et dit: "Seigneur! ceux-là sont les gens de ma Maison, ce sont les miens!"

Je ne l'insulterai pas tant que j'aurais en mémoire le jour où le Prophète le désigna comme son lieutenant avant de partir pour une expédition. Ali lui dit: "Tu me laisses pour garder des femmes et des enfants?". Le Prophète lui dit: "N'es-tu pas satisfait d'être pour moi comme Haroun pour Moïse, sauf qu'il n'y aurait point de prophétie après moi?" Je ne l'insulterai pas tant que je garderais en mémoire la jounée de Khaybar (La bataille), où l'Envoyé de Dieu dit: "Je confierai l'étendard à un homme qui aime Dieu et Son Prophète; et Dieu vaincra par ses mains."34

Dans cette tradition, le Prophète a clairement défini la position de Ali vis à vis de lui, position qui est similaire à celle de Haroun vis-à-vis de Moïse, en ce qui concerne les questions politiques et communautaires; seule en est exclue la prophétie, car l'Envoyé de Dieu est le sceau qui ferme le cycle de la prophétie. Après lui, point d'autre prophète.

Or le Coran nous apprend que Dieu a répondu favorablement à toutes les demandes de Moïse concernant Haroun. Il en fit son ministre, son soutien, son successeur à la tête des Enfants d'Israel. Haroun a même atteint le rang d'envoyé.35

Par conséquent, et en vertu de la tradition dite "tradition du rang", Ali possède tou tes les qualités de Haroun, exceptée celle de la prophétie.

Il en est qui affirment que la fonction de lieutenant du Prophète exercée par Ali ne fut valide que le jour où le Prophète était absent de Médine. Hors de cette occasion-là, Ali ne peut pas être dit lieutenant du Prophète, même après la disparition de ce dernier.

En fait, cette objection ne tient pas. Parce que le Prophète a choisi, en plusieurs occasions, des compagnons pour les représenter à Médine pendant ses absences, sans jamais les comparer à Haroun.

Il ne fit cette déclaration, lourde de conséquences, qu'à Ali ibn Abi Taleb.

Si le Prophète avait en vue une lieutenance provisoire, limitée dans le temps, à la durée de son absence de Médine, son propos excluant la prophétie aurait été une vaine parole. En d'autres termes, il aurait signifié quelque chose comme:

"ô Ali, sois mon remplaçant en mon absence, mais ne sois pas prophète!"

L'exception de la prophétie ne prend de sens que si l'on comprend que les autres qualités de Haroun sont valables définitivement pour Ali, même après la disparition du Prophète.

En outre, la tradition prophétique prend toute son importance à la lumière des autres traditions prononcées en d'autres circonstances, et qui la corroborent Aux premiers temps de l'Hégire, quand les musulmans fuyant la Mecque avaient retrouvé leurs coreligionnaires à Médine,le Prophète voulut fraterniser entre eux. A chaque croyant il donna pour frère un autre croyant, afin qu'ils puissent s'entraider, se secourir mutuellement.

Ali vint essoufflé et affligé au Prophète et lui dit: "Tu as fraternisé entre les musulmans, mais tu ne m'as pas choisi un frère parmi tes compagnons!"

Le Prophète lui répondit: "J'en jure par Celui qui m'a envoyé en vérité, je t'ai laissé en dernier afin que je te choisisse comme mon frère."36

En plusieurs occasions, le Prophète a appelé Ali, son frère.

Une citation d'Ibn Is'hâq apprend que:

"Le Prophète confraternisa entre les Muhadjirouns (Emigrés) et les Ansârs (musulmans de Médine), disant: "Soyez frères en Dieu, deux à deux." Puis il prit la main de Ali ibn Abi Tâleb et dit: "Voici mon frère!" Ainsi, l'Envoyé de Dieu, le maître des envoyés, le guide des hommes pieux, l'Envoyé du Seigneur des mondes qui n'a point d'égal était devenu le frère de Ali..."37

Ibn Sa'd rapporte que l'Envoyé de Dieu intervenant dans une discussion entre Ali, son frère Ja'far et Zayd ibn Haritha, dit: "Quant à toi, Ali, tu es mon frère, et tu es avec moi!"38

Ibn Abdelbarr rapporte que le Prophète a dit à Ali: "ô Ali, tu es mon frère, et mon compagnon dans le Paradis!"39 Voyons à présent ce que l'on peut déduire de cette fraternité.

En instaurant la fraternisation entre ses compagnons de Médine et ses compagnons émigrés de la Mecque, le Prophète ne voulait pas seulement régler par la solidarité, toute une série de problèmes sociaux que traversait la jeune communauté musulmane. Il voulait surtout inaugurer un modèle de rapports sociaux nouveau, supplantant le modèle tribal, et abolissant les privilèges et les pratiques allant à l'encontre des enseignements de la nouvelle religion.

Le premier critère du rapport communautaire allait être la foi: On est frère en Dieu. On aime pour Dieu et on déteste pour Dieu.

Et le lien du sang allait être relégué au second plan.

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La fraternisation entre le Prophète et Ali était intervenue dix ans auparavant, le jour où le Prophète invita tous ses proches afin de leur annoncer sa mission divine.

Par conséquent, elle ne pouvait se situer au même plan que la fraternisation entre les Muhadjirouns et les Ansârs.

Le Prophète et Ali n'avaient pas besoin d'un rapprochement; ils n'ont jamais été séparés. Ils étaient cousins, liés par la meilleure des amitiés.

Le mobile de leur fraternisation ne pouvait être que leur accord et leur affinité dans tous les domaines concernés par la foi nouvelle. Ali était le plus proche de par ses vertus, sa connaissance, et son esprit de sacrifice, du grand prédicateur de l'islam. Cette fraternisation est, comme nous l'avons vue dans la tradition, d'une portée éternelle, ne se limitant pas à la vie de ce monde.

Al-Hâkim, auteur sunnite, rapporte que le Prophète a dit:

"ô Ali, tu es mon frère, dans ce monde et dans l'Autre!"40

Ali, Abou Bakr et Abou 'Oubeïda se trouvaient un jour en présence du Prophète. Ce dernier posa la main sur l'épaule de Ali et dit: "Tu es le premier à avoir cru en moi! Tu es vis-à-vis de moi, comme Haroun vis-à-vis de Moïse.41

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Omar ibn al-Khattâb vit un jour un homme dire du mal de Ali. Il lui dit: "Tu es un hypocrite! Car. j'ai entendu l'Envoyé de Dieu dire: "Ali est vis-à-vis de moi comme Haroun fut vis-à-vis de Moïse, sauf qu'il n'est point de prophète après moi!"42

Nous voyons bien que dans l'esprit de Omar, Ali est l'égal du Prophète sous tous les rapports, excepté celui de la prophétie.

C'est pour cela qu'il prononce Un jugement d'"hypocrisie", qui est pire que l'infidélité déclarée. Or nous savons que Omar et certains compagnons se sont souvent injuriés les uns les autres, sans que cela donne lieu à des jugements d'hypocrisie. Cela ne s'est justifié que pour des paroles irrespectueuses envers Ali; ce qui prouve que Ali est considéré comme étant du même rang que la personne du Prophète.

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La tradition de l'arche (Safînat), est une des plus célèbres traditions et aussi celle dont la chaîne des transmetteurs est des plus valides. Elle est rapportée par les grands auteurs sunnites, et confirme la qualification et la compétence des Gens de la Maison du Prophète pour la direction des musulmans.

On rapporte que Abou Dharr al-Ghiffâri a entendu le Prophète dire:

"Les Gens de Ma Maison sont, parmi vous, à l'exemple de l'arche de Noé: quiconque y embarque sera sauvé, et quiconque la manque sera noyé et chutera."

En comparant les Imams au Vaisseau de Noé, le Prophète ne confirme pas seulement leur rôle de guides pour les croyants; il fournit aussi une indication pour les musulmans qui voudraient assurer leur salut, en les invitant à obéir aux imams, à se conformer à leur exemple, et il met en garde ceux qui s'opposeraient à ces imams,et qui ce faisant ruineraient toutes leurs chances d'être sauvés dans l'au-delà, s'imaginant pouvoir trouver quelque planche de salut, hors de l'arche.

Cette tradition confirme aussi la perfection et l'impeccablilité des imams de la Maison du Prophète, puisque sans ces qualités, comment pourraient-ils mener à bien leur mission divine de sauver les âmes de l'égarement et des ténèbres...

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Il a suffi d'une seule phrase pour le premier calife pour désigner son successeur! Pourquoi tant de paroles claires et éloquentes du Prophète ne suffiraient-elles pas à confirmer le rang de Ali?

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CHAPITRE 5

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Le lien entre le Coran et la Famille du Prophète

Le hadith dit des thaqalayn (les deux choses lourdes) est l'une des traditions du Prophète les plus rapportées par les sources islamiques. Il figure dans les premières compilations effectuées par les auteurs sunnites, et ses chaînes de transmetteurs sont parmi les plus crédibles et les plus dignes de foi. En voici le texte:

"L'Envoyé de Dieu a dit: "Je vous laisse (après ma mort) les deux choses les plus lourdes: le Livre de Dieu, et ma descendance, les Gens de ma Maison. Ils ne se sépareront jamais jusqu'à ce qu'ils me rejoignent au Paradis. Tant que vous les suivrez, vous ne vous égarerez jamais."43

Certains ulemas sunnites rapportent que la parole prophétique se terminait ainsi:

"Ali est avec le Coran, et le Coran est avec Ali, ils ne se sépareront jamais."44

Et trente compagnons du Prophète, au moins, ont rapporté avoir entendu le Prophète faire cette déclaration.45

Les sources chiites et sunnites soulignent que jusqu'à la fin de sa vie, le Prophète n'a jamais cessé d'insister sur la relation profonde entre ces deux bases de l'Islam que sont le Coran et sa Famille.

Cette tradition est par conséquent un résumé du programme tracé aux musulmans. Même si elle se présente différemment dans sa forme, d'une source à l'autre, cette tradition ne perd jamais son contenu essentiel: souligner la relation indéfectible qui existe entre le Coran et la Famille Prophétique.

Ibn Hadjar, célèbre docteur sunnite, examinant les circonstances de ce hadith écrit:

"Selon certains, le Prophète aurait prononcé cette phrase lors du pèlerinage d'adieu à Arafât, selon d'autres à Ghadir Khomm, et selon d'autres à Médine, lors de sa maladie, et en présence de nombreux compagnons qui se trouvaient à son chevet. D'autres enfin disent qu'il prononça ces paroles à son retour de Taïf."

Ibn Hadjar ajoute: "Il n'y a pas de contradiction entre ces sources; rien n'empêche qu'il n'ait répété cette vérité dans toutes ces circonstances et en d'autres; et cela en raison de l'importance que possèdent le Coran et la Famille du Prophète."46 Dans une autre tradition, le Prophète dit:

"Ali est avec le Vrai (al-Haqq), et le Vrai est avec Ali. Le Vrai est avec lui, partout où il se trouve."47

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Les versets du Coran, chacun le sait, sont un ensemble de recommandations et d'enseignements qui sont à même d'assurer le bonheur et le salut des hommes qui s'y conforment.

Cependant, le Coran requiert, pour être interprété et compris justement, une autorité compétente, remplissant les conditions de perfection danS tous les domaines. C'est la raison pour laquelle le chiisme considère qu'il est nécessaire que ceux qui ont la charge d'interpréter le Coran, en toute compétence, soient désignés par l'Envoyé de Dieu, qu'il les ait préparés lui-même à leur mission future. Seules ces personnes pourront comprendre le langage de la révélation et interpréter les versets du coran de la façon la plus juste qui soit. La conjonction du Livre et de la Famille s'explique par le besoin qu'impose toujours le Livre d'être interprété de façon complète et juste.

Les diviser et les séparer, pour se contenter de suivre les avis de personnes incompétentes, n'aura pour résultat que l'égarement et la perdition. Sinon,que signifierait la parole: "Tant que vous les suivrez, vous ne vous égarerez jamais, après moi"?

Qui peut rapporter aux "versets solides" (muhkam), les "versets ambigus" (mutachâbih)?

En les plaçant côte à côte, le Prophète a voulu signifier que leur fonction est la même et complémentaire; d'une part le Coran, le commandement céleste, d'autre part son répondant terrestre, son porte-parole et son protecteur. Il est normal alors qu'abandonner la Famille du Prophète soit synonyme de perdition et de mort.

La déviation des musulmans,-et par suite leur déchéancea commencé avec la séparation entre ces "deux choses lourdes", depuis que la thèse "Le Livre de Dieu nous suffit" a dominé les esprits et la vision religieuse des gens, depuis que les écoles des Ach'arites et des Mu'tazilites se sont établis comme si elles étaient plus versées dans la connaissance du Livre de Dieu que le Prophète!

La compréhension juste du Coran est rendue plus facile par les commentaires de ces hommes dont la science procède directement de la faveur divine, sans intermédiaire ni apprentissage. De tels hommes ne sont autres que les Imams préservés de l'erreur et de l'égarement.

Ibn Hadjar, le célèbre auteur sunnite a rapporté une parole du Prophète disant:

"Ne les précédez pas (les imams) car vous périrez à cause de cela; et ne soyez pas en retard sur eux, car vous périrez aussi; et ne leur enseignez pas, car ils sont plus savants que vous."48

L'imam Ali a pour sa part dit:

"C'est par eux que vit la science, et meurt l'ignorance. Leur magnanimité (Hukm) vous informe de leur savoir; leur extérieur de leur intérieur; leur silence des sagesses de leur parole. Ils ne s'opposent pas à la Vérité et ne divergent pas à son propos. Ils sont les piliers de l'Islam, et les refuges de ceux qui cherchent protection. C'est par eux que la Vérité est revenue à sa place et que le Mensonge (bâtil) a été chassé de son rang, et que la langue du mensonge a été arrachée. Ils ont attaché la religion de façon qu'ils la comprennent en toute conscience et de façon qu'ils la préservent de l'erreur, non comme la fixerait celui qui l'entendrait par ouï - dire ou la transmettrait par sa langue. Ceux qui rapportent (par la langue) la science sont nombreux, mais ceux qui la gardent sont très peu."49

Le hadith précédent signifie que les gens de la Famille du Prophète sont préservés de la désobéissance à Dieu, des péchés, et des erreurs. Un homme qui serait "avec" le Coran, de façon que les hommes soient religieusement contraints de suivre ses recommandations jusqu'à la Résurrection et à la rencontre avec l'Envoyé de Dieu, un tel homme doit être à l'exemple du Coran, dénué de toute erreur. Comment Dieu ordonnerait-II aux gens d'obéir à un homme souillé par les péchés? L'Envoyé de Dieu a même précisé le nombre des califes qui lui succéderont dans sa charge d'Imam, disant:

"Mes califes seront au nombre de douze comme les lieutenants des Enfants d'Israel. Ils seront tous de Qoraych -et selon une autre tradition -des Banou Hachem."50

Les califes "bien guidés" des sunnites ne sont pas au nombre de douze. On ne peut pas non plus envisager ce nombre pour les califes Omeyyades ou Abbassides, car non seulement il ne s'applique pas à eux, mais aussi parce qu'ils ont commis des péchés tels qu'ils ont causé à la religion des préjudices irréparables. Par contre ce nombre correspond bien à celui des Imams de la Famille du Prophète.

Certains auteurs mal-intentionnés, refusant d'écouter les paroles du Prophète, et se détournant des Imams, ont été contraints d'interpréter le hadith en question -qu'ils ne pouvaient mettre en doute à cause de son authenticité indiscutable- conformément à son contenu.

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Le Cheykh Suleyman al-Qandûzi, sunnite hanafite, a écrit loin de tout parti-pris, ce qui suit:

"Certains auteurs spécialisés (mmuhaqqiqûm) disent que les traditions selon lesquelles le nombre des califes après le Prophète est au nombre de douze, sont des traditions largement connues, transmises par différentes voies. Grâce à un examen du déroulement du temps écoulé (depuis sa disparition) et des circonstances successives qui ont prévalu, je sais que l'intention du Prophète dans sa parole est la suivante: les douze imâms de sa Famille et de sa descendance.

On ne peut interpréter cette tradition en la rapportant aux califes qui lui ont succédé, parmi ses compagnons car ils étaient inférieurs à douze.

On ne peut non plus l'appliquer pour rois Omeyyades, car ils étaient plus de douze et furent d'une iniquité odieuse, à l'exception de Omar ibn Abdel-Aziz. En outre, ils ne faisaient pas partie des Banou Hâchem. Car le Prophète a dit "Ils sont tous de Banou Hâchem", suivant la tradition rapportée par Jâber ibn Sumra; qui ajoute que le Prophète avait baissé la voix à ce moment de son discours; car il savait que les Omeyyades n'aimaient pas que les Banou Hâchem soient califes.

De même, ce nombre ne peut pas concerner les Abbassides, qui sont plus de douze, et qui n'ont pas respecté le verset coranique enjoignant l'amour des Gens de la Maison du Prophète51, ni le hadith du Manteau (al-Kissâ).

Il est indispensable par conséquent d'interpréter ce nombre comme s'appliquant uniquement aux imams de la Famille du Prophète, car ils furent les plus savants parmi leurs contemporains, les plus éminents, les plus scrupuleux en matière religieuse, les pieux, ceux qui sont les plus proches du Prophète par les liens du sang, les plus vertueux, et par conséquent les plus nobles auprès de Dieu. Leur science remontait directement au Prophète, par héritage et par grâce divine.

C'est ainsi que les ont fait connaître ceux qui ont un savoir sûr et éprouvé.

Ceci corrobore le sens suivant lequel l'intention du Prophète concernait bien les douze imams de sa Famille.Le hadith des "deux choses lourdes" le confirme et en témoigne, ainsi que les autres traditions réitérées dans ce livre. Quant à la parole du Prophète: "La communauté musulmane se rassemblera autour d'eux" qui figure dans la tradition de Jâber ibn Sumra, elle signifie que la communauté musulmane sera unanime dans la reconnaissance de tous les imams après l'apparition du douzième imam, le Mahdi."52

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CHAPITRE 6

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L'attitude irresponsable des Compagnons

Une question se pose. En dépit de la proclamation par le Prophète de Ali, comme son successeur, à Ghadir Khomm et en d'autres circonstances, que s'est-il passé pour qu'après sa disparition, les Compagnons se détournent de cette affaire, et renoncent à l'obéissance due à Ali, et choisissent quelqu'un d'autre à la tête des affaires de la communauté musulmane? Y avait-il dans les paroles du Prophète quelque ambiguïté?

Ou bien toutes ses déclarations confirmant le rang et la vertu de Ali ne suffisaient-elles pas pour le désigner comme chef et guide?

La réponse à toutes ces questions peut nous être inspirée en nous rapportant à l'examen de la période historique de la mission prophètique. Il se trouvait en effet parmi les Compagnons des éléments qui n'hésitaient pas à exercer des pressions sur le Prophète, lorsque ses ordres n'étaient pas conformes à leurs désirs, dans l'espoir de l'amener à changer ses ordres; et quand ils désespéraient de parvenir à leurs fins, ils agissaient ostensiblement à l'encontre de ses ordres. Le Coran les met en garde:

"Que ceux qui s'opposent à Son ordre prennent garde que ne les atteigne une tentation (fitna) ou que ne les atteigne un tourment cruel."

Coran, sourate La Lumière (al-Nour), verset 63

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Lorsque le Prophète, à la fin de sa vie bénie, préparait une armée pour faire la guerre aux Byzantins, il lui désigna comme commandant en chef, le jeune Usâma ibn Zayd ibn Hâritha al-Chaybânî .

Le choix de ce jeune homme déplut à beaucoup de compagnons, qui pensaient que le Prophète aurait pu choisir un homme parmi les plus anciens dans l'islam et les plus âgés.

L'affaire prit des proportions telles que l'on vint à une dispute verbale en présence du Prophète; et certains parmi les plus résolus dans leur opposition demandèrent même que le jeune chef militaire soit écarté. Mais le Prophète ne céda en rien.

Malgré les ordres réitérés du Prophète enjoignant à l'armée de se mettre en mouvement, et à Abou Bakr et Omar de rejoindre les rangs des combattants, ces deux hommes désobéirent au commandement clair du Prophète, et refusèrent de se rendre au combat, sous prétexte qu'ils ne pouvait pas supporter de se séparer du Prophète, alors souffrant 53

Deux jours avant son décès, le 10 du mois Rabi' al-awwal, le Prophète, profondément indigné des propos de certains compagnons, et bien que gravement souffrant, sortit de sa maison pour s'adresser aux gens. Il monta sur la chaire, et après avoir loué Dieu, il dit:

"ô gens! Que signifie ce propos qui m'est parvenu, de certains d'entre vous au sujet de ma désignation d'Usâma comme chef (amîr).
Si vous critiquez ma désignation d'Usâma, vous aviez auparavant dénigré ma désignation de son père, bien avant lui. Dieu sait que son père était qualifié pour le commandement, et son fils possède aussi toutes les qualités requises pour cela."54

L'Envoyé de Dieu s'efforçait de vider Médine de ses principaux chefs des Ansârs et des Muhâdjirouns; c'est dans ce but qu'il prépara l'armée d'Usâma, et lui ordonna de se mettre en mouvement au plus tôt en direction de la Syrie. Il ordonna avec insistance que ses principaux compagnons rejoignent l'étendard d'Usâma, et voulut garder Ali auprès de lui, dans les moments décisifs qui allaient marquer la fin de sa vie. Ces mesures prises par le Prophète ne furent malheureusement pas suivies d'effet, à cause de la désobéissance de certains compagnons.

Jamais, le Prophète n'avait mis Ali en qualité de subordonné à un autre chef que lui-même. Bien au contraire, Ali a toujours été le porte-étendard du Prophète, ou le commandant en chef de l'armée; alors que Abou Bakr et Omar étaient là placés sous les ordres d'Usâma, comme ils furent un jour sous les ordres de Amr ibn al-'As, dans l'expédition de Dhât al-Salâsil.

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L'histoire nous rapporte aussi un événement d'une grande signification, survenu lors de la maladie grave dont souffrit le Prophète avant de quitter ce monde.

Le Prophète voulait, pour une ultime fois tenter de donner une preuve tangible et un texte expliquant une question que le Coran regarde comme faisant partie de la perfection de la religion, et préserver la communauté de toute déviation. Mais ceux des compagnons qui s'étaient soustraits à l'ordre de rejoindre l'armée d'Usâma, se trouvaient au chevet du Prophète, et empêchèrent que l'on lui amenât une tablette et de l'encre.55

Obeydollâh ibn , Abdullâh ibn , Atabeh rapporte qu'lbn Abbas a dit:

"La journée du jeudi! et quel jeudi!" évoquant le jour de la mort du Prophète. Le plus grand malheur arriva aux musulmans, quand la dispute entre certains compagnons -dont Omar Ibn al-Khattab qui voulait suggérer que l'Envoyé de Dieu était en train de divaguer- empêcha le Saint Prophète d'écrire son dernier testament (ce par quoi les croyants ne s'égreraient point après lui).56

Lors d'une discussion qu'il eut avec Ibn Abbâs, le second calife lui dit:

"L'Envoyé de Dieu voulait mentionner Ali, mais je ne l'ai pas laissé faire."57

De nombreux traditionnistes et historiens sunnites ont rapporté cette parole du deuxième calife: "L'Envoyé de Dieu divague". D'autres ont essayé d'en atténuer la gravité, en la rapportant comme suit: "Le Prophète ne résiste plus à la douleur de la maladie; nous avons le Livre de Dieu; le Livre de Dieu nous suffit."58

Comme si l'Envoyé de Dieu ignorait la valeur du Livre de Dieu, et que ses compagnons pouvaient l'estimer mieux que lui! Peut-on dire du Prophète qu'il est plus en possession de ses facultés, quand il veut confirmer, par un document écrit, la dignité de l'Imam dans la communauté musulmane?

Si nous devions expliquer la décision du Prophète comme un signe de l'affaiblissement de sa faculté de jugement, par suite de la maladie, pourquoi n'a-t-on pas accusé le premier calife Abou Bakr de déséquilibre mental quand il a, sur son lit de mort, transmis par écrit la charge califale à Omar ibn al-khattâb?

Pourquoi ce dernier n'a-t-il pas eu la même attitude à l'égard d'Abou Bakr que celle qu'il eut à l'égard du Prophète? Et si Omar pensait que le Livre de Dieu suffisait pour résoudre tous les problèmes, pourquoi s'est-il rendu avec célérité, en compagnie d'Abou Bakr, dès la mort du Prophète, à la Saqîfa des Bani Sâ'ida, pour y résoudre, comme ils l'entendaient, le problème de la succession du Prophète?

Pourquoi ne mentionnèrent-ils nullement le Coran?

L'historien Tabari rapporte que Qays a dit:

"J'ai vu Omar ibn al-Khattâb, assis en compagnie d'autres gens, dont Chadîd, un homme du clan d'Abou Bakr, qui tenait en main le rouleau portant la désignation d'Omar comme Calife.

Omar dit: "ô gens! Ecoutez et obéissez à la parole du calife (Abou Bakr) du Prophète de Dieu. Le calife vous a dit: "Je ne vous ai pas quitté sans vous avoir donné le meilleur conseil" 59

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Même après la disparition du Prophète, des agissements contraires à ses ordres se sont fait jour. Sous le règne d'Omar, .beaucoup de transgressions de la Loi divine peuvent être relevées, comme en témoignent d'ailleurs les ouvrages sunnites qui font autorité (ceux de Muslim, de Boukhâri, et de Ibn Hanbal, etc...).

Omar a dit:

"Il y a trois pratiques qui sont de l'époque de l'Envoyé de Dieu, et que, moi, j'interdis et punis: le mariage temporaire, le petit pèlerinage (celui que l'on accomplit en plus du pèlerinage obligatoire) et la phrase "venez à la meilleure oeuvre!" (hayy 'alâ khayr al 'ammal, qui faisait partie de l'appel à la prière.)60

C'est en outre Omar qui a ordonné que l'on ajoute à l'appel à la prière du matin, la phrase: "la prière est meilleure que le sommeil".61

Tirmidhi rapporte dans son Sahîh qu'un homme de Syrie interrogea Abdallah ibn Omar (le fils du second calife) au sujet du .mariage temporaire (mut'a). Abdallah répondit: "C'est (une pratique) licite". Le Syrien dit: "Ton père ne l'avait-il pas interdite?".

Abdallah répondit: "Si Omar l'avait interdite, et le Prophète permise, abandonnerais-tu la Tradition pour une parole d'Omar?"62

A l'époque du Prophète, et d'Abou Bakr, et durant les trois premières années du califat d'Omar lui-même, on considérait comme une seule déclaration de divorce, le fait qu'un homme prononce trois fois de suite, dans une même occasion, la formule consacrée de divorce. Mais Omar en décida autrement, disant qu'elle sera désormais considérée comme valant les trois divorces la suite desquels l'épouse devient illicite pour son successifs a mari.63

Maisles chiites continuent de professer qu'elle n'a valeur que d'une seule déclaration.

Le docteur sunnite le Cheykh Chaltout, qui fut le recteur de l'unversité d'Al-Azhar au Caire, avait émis l'opinion que le droit chiite était préférable et plus juste sur cette question et en d'autres, que le droit sunnite.64

Le Coran interdit, même au Prophète, de changer quoi que ce soit des prescriptions divines:

"Si cet Apôtre Nous avait prêté quelques paroles (mensongères) Nous l'aurioms pris par la main droite, puis Nous lui aurioms tranché l'aorte."

Sourate "Celle qui doit venir" (Al-Hâqqa), verset 44 à 47

Nous constatons ainsi que certains compagnons de l'Envoyé de Dieu prenaient des positions personnelles en opposition avec celles du Prophète. Ils ne se pliaient pas à ses ordres et recommandations, et ils n'hésitaient pas à s'en écarter lorsque ces ordres allaient à l'encontre de leurs désirs.

Il n'est p as étonnant, par conséquent, que ces compagnons soient restés sourds aux paroles prononcées par le Prophète à Ghadir Khomm, et en d'autres circonstances.
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D'autre part, il nous est loisible de constater, même à notre époque, que la majorité des gens ne refusent pas de suivre tout homme qui s'emparerait du pouvoir politique par quelque moyen que ce soit. C'est un fait incontestable.

Il y eut aussi, bien entendu, des personnalités indépendantes, intègres et respectées par tous les musulmans, qui ne changèrent pas d'attitude à la disparition du Prophète, et qui n'apportèrent pas leur soutien au choix qui fut fait dans la Saqîfa. Ils ont vécu, reclus dans leurs maisons, pour montrer leur opposition aux partisans de la Consultation (Chûrâ). Bien que les conditions régnantes ne leur permettaient pas d'élever leurs voix, ils demeurèrent fidèles à l'imam Ali ibn Abi Taleb. Parmi ces personnalités citons:

Selmân al-Fârisî al-Muhammadî, Abou Dharr al-Ghiffârî, Abou Ayyub al-Ansârî, Khozeima ibn Thâbet, al-Miqdâd ibn al-Aswad al-Kindî, 'Ammâr ibn Yâsser, Ubbay ibn Ka'b al-Ansârî, Khâled ibn Sa'îd, Bilâl al-Habachî, Qays ibn Sa'd ibn Ubâda al-Khazradji, Burayda al-Aslamî, Abou al-Haytham ibn al-Tîbân, Abân, et d'autres encore mentionnés par les historiens.

Ces derniers ont recensé jusqu'à 250 hommes parmi les compagnons fidèles du Prophète et en ont cité les traits particuliers.65 Dans son Târikh, Al-Ya'qûbî a parlé de:

Abou Dharr al-Ghiffârî, Selmân al-Fârisî al-Muhammadî, al-Miqdâd ibn al-Aswad al-Kindî, Khâled ibn Sa'îd, Zubayr, al-Abbâs, al-Barrâ ibn Ghâleb, Ubbay ibn Ka'b al-Ansârî, al-Fadhl ibn al-Abbâs.66

Dans son commentaire du "Nahdj al-Balâgha", Ibn Abi-al-Hadîd écrit:

"Qays ibn Ubâda s'est opposé à son père au sujet du califat, et a juré qu'il ne lui adresserait plus jamais la parole."67 Ce sont tous des hommes qui sont les chiites du début de l'islam et qui sont demeurés aux côtés de l'imam Ali, conformément aux ordres du Coran et de la Tradition prophétique.

Ils demeurèrent fidèles à leur foi -à l'exception de Zubayret sous le règne des trois califes, leur nombre ne cessa de croître.

Leurs noms, symboles de vertu et de courage, figurent dans les livres d'Histoire. Citons-en quelques uns:

Muhammad ibn Abi Bakr, Sa'sa'a ibn Sûhân al-'Abdi, Zayd ibn Sûhan al-Abdi, Hichâm ibn Utba, Abdullah ibn Badîl al-Khuzâ'ï, Maytham al-Tammâr, Ady ibn Hatem al-Tâ'ï, Hadjr ibn Ady al-Kindî, Al-Asbagh ibn Nubâta, Al-Harith ibn al-A'war al-Hamadâni, Amrou ibn al-Hamq al-Khuzâ'ï, Mâlik al-Achtar al-Nakh'ï, Abdullah ibn Hâchim al-Mirqâl, Kumayl ibn Ziyâd, Rachîd al-Hidjri, Uways al-Qaranî al-Yamani, et d'autres encore.

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CHAPITRE 7

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Les Compagnons sont-ils sans péché?

Le coran fait parfois l'éloge des actions des compagnons du Prophète. Mais peut-on déduire de cette louange qu'il les innocente pour tous leurs actes ultérieurs, ou encore peut-on prendre cet éloge comme une preuve de leur intégrité, de leur pureté, voire de leur sacralité, comme si tous leurs actes étaient absolument justes et sans reproches?

Ou bien est-il plus raisonnable de dire que l'agrément de Dieu -et le bonheur éternel qui en découle pour celui qui en est l'objet- ne s'obtient que si les bonnes actions se poursuivent tout au long de sa vie, et qu'autrement, c'est à-dire s'il dévie dans sa foi et ses actes, une bonne action passée ne saurait assurer forcément son bonheur dans le futur?

L'Envoyé de Dieu est un maître en matière d'humanisme et de piété, un modèle à imiter en matière de vertu et de morale.

Cependant le Coran n'hésite pas à lui dire:

"Si tu associes (à Dieu un autre idôle) tes oeuvres s'abaisseront, et tu seras du nombre des perdamts"

Sourate Les Groupes (Al-Zumar), verset 65

Alors qu'on sait que le Prophète, doué de la perfection et préservé de l'erreur, ne s'éloigne jamais de Dieu fut-ce le temps d'un clin d'oeil. Le Coran l'a interpelé en ces termes, pour signifier indirectement aux Compagnons, tentés par l'orgueil qu'ils tirent de leurs oeuvres, qu'ils doivent préserver ces dernières de l'ostentation, et les accomplir uniquement pour l'amour de Dieu, et se mobiliser jusqu'au dernier souffle de leur vie, sur cette voie.

L'histoire nous enseigne de toute évidence, que tous les Compagnons n'étaient pas pieux, qu'ils ne faisaient pas que de bonnes actions.

Cela ressort clairement du hadith suivant transmis par Boukhâri dans son Sahîh. Le Prophète aurait dit:

"Je vous précèderai au paradis. On m'y présentera des hommes, et quand je serai sur le point de les aider, ils seront engloutis sous mes yeux. Je dirai alors: "Seigneur! Ce sont mes compagnons!" Il me dira: "Tu ne sais pas combien ils ont mal agi après toi." Toujours selon Boukhâri:

Abou Hazim a dit: J'ai entendu Sahl ibn Sa'd al-Sâ'idî dire: J'ai entendu le Prophète dire: "Je vous précèderai au bassin du Paradis. Quiconque entrera au Paradis boira de ce bassin. Et quiconque y boira n'aura plus jamais soif. Des gens que je connais et qui me connaissent seront introduits auprès de moi, puis seront retirés de ma vue."

Abou Hazim a continué: Al-Nu'man ibn abi , Ayyâch m'entendit quand je parlais ainsi. Il me demanda: "Est-ce ainsi que tu as entendu parler Sahl?" Je lui répondis affirmativement.

Il dit: "Moi-même, je témoigne avoir entendu Abu Sa'ïd al-Khoudârî ajouter à ce hadith les paroles suivantes: "ils font partie de mes proches; et l'on me dira: "Tu ne sais pas combien ils ont changé après toi". Je dirai alors: "Que soient engloutis ceux qui ont changé après moi!"

Ibn Omar rapporte avoir entendu le prophète dire:

"Ne devenez pas, après ma mort, des infidèles qui s'entretuent les uns les autres."

Selon ibn Abbâs, le Prophète aurait éclaré:

"Des hommes parmi mes compagnons seront conduits vers la gauche (le châtiment), et je dirai: "Mes compagnons! Mes compagnons!" On me dira: "Ils n'ont pas cessé de retourner à leurs pratiques païennes depuis que tu les as quittés." Je dirai alors comme dira Jésus: "j'étais témoin contre eux tant que j'étais avec eux. Et depuis que Tu m'as fait mourir, Tu es Celui qui les surveille."

Abou Hurayra rapporte également la même tradition, toujours dans le Sahîh de Boukhâri. Et dans la même compilation, on peut aussi lire la tradition rapportée par Ammâr ibn Yâsser:

"Parmi les compagnons du Prophète, il y a douze hypocrites qui n'entreront au Paradis que lorsque le chameau entrera par le chas d'une aiguille!"

Taftâzânî Châfi'ï le chercheur sunnite écrit:

"Les antagonismes et les querelles qui surgissent entre les Compagnons, tels qu'ils ressortent des livres d'Histoire, et qu'ils sont rapportés par des témoins dignes de confiance, prouvent que certains d'entre ces Compagnons se sont écartés du chemin du droit, allant jusqu'aux limites de l'injustice et de la dépravation. Le mobile en était le ressentiment, la haine, l'envie, l'inimitié, l'amour du pouvoir, et le penchant pour les plaisirs et les passions, car tout Compagnon n'est pas infaillible, et tout homme qui rencontra le Prophète ne se caractérise pas le bien."68

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Il n'y a par conséquent pas lieu d'injurier et de maudire les partisans de certaines sectes islamiques qui ne nourrissaient pas d'amitié pour certains compagnons ou certains hommes de la génération qui suivit celle de ces derniers.

On ne peut pas taxer toute la communauté d'infidélité et de corruption, pour cela, puisque de telles divergences existaient déjà parmi les compagnons du Prophète eux-mêmes.

Ainsi dans la Sapîfa, un groupe de compagnons avaient réclamé à haute voix que l'on tuât Sa'd ibn Ubâda. Le fils de ce dernier, Qays ibn Sa'd tira Omar par la barbe. Zubayr s'écria dans la Saqîfa qu'il ne rengainerait son épée que si l'on prêtait serment d'allégeance à Ali, mais Omar cria: "faites sortir ce chien", et les compagnons d'Omar le rouèrent de coups.

De même le comportement d'Omar envers al-Miqdâd, celui d'Othmân envers lbn Mass'oud, Ammâr ibn Yâsser, Abou Dharr al-Ghiffâri et d'autres cas d'hostilité, sont autant de preuves des querelles qui divisèrent les Compagnons.

Tout cela ne nous perment pas de taxer d'infidélité (al-Kufr), les compagnons du Prophète qui n'ont pas accepté la reconnaissance d'Abou Bakr, et encore moins de porter atteinte à l'unité des musulmans.

Même parmi les partisans du sunnisme, nombreux sont ceux qui ne reconnaissent aucun respect aux Compagnons et aux Suivants (Tâbi'ïne).

Ceux qui ont tué le troisième calife Othmân, étaient tous des compagnons ou des Tabi'ïnes. khâled ibn al-Walid, compagnon, a tué Malek ibn Nouwayra, qui fut aussi un autre compagnon du Prophète.

Certes, il y eut des personnalités éminentes par leur foi, leur piété et leur abnégation, des hommes aux limites de la perfection et de la grandeur; et il y avait aussi parmi eux des hommes en qui l'esprit d'avant l'islam prédominait, ressurgissant dans sa laideur et ses méfaits chaque fois que l'occasion lui était offerte.

Beaucoup d'habitants de la Mecque n'avaient accepté l'islam que du bout des lèvres, et leur rancoeur n'avait été contenue que par le comportement magnanime du Prophète à leur égard. Ils n'attendaient que la disparition de ce dernier pour lâcher bride à leur sentiment de vengeance.

On ne peut pas par conséquent innocenter complètement tous les compagnons, ni prendre leur comportement comme exemple.

Nul n'a le droit d'affirmer que le bonheur dans ce monde et dans l'au-delà est conditionné par l'imitation des compagnons. Le Bonheur n'est garanti que si ses conditions nécessaires sont respectées jusqu'au dernier instant de la vie.

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Certains ulémas sunnites considèrent que les compagnons du prophète sont tous qualifiés pour comprendre le Coran, et qu'ils sont excusés lorsque leur jugement est pris en défaut, qu'ils sont même rétribués pour leurs erreurs. Leurs actions sont toutes valides à leurs yeux.

Cette façon de voir a fini par décourager tout le monde de contester la validité d'un acte ou d'un point de vue d'un ou de plusieurs Compagnons. Plus grave encore, cela a servi de prétexte à beaucoup d'abus et de dépassements de la Loi de la part de certains Compagnons qui se croyaient au-dessus de la Loi, comme Amr ibn al-'As, Sa'ïd ibn al-'As, Mu'awiyya, al-Mughira, Khâled ibn Walid, Bishr ibn Arta'a, etc...

Mu'awiyya alla même jusqu'à déclarer un jour que puisque tous les biens qui sont sur terre appartiennent à Dieu, il pouvait en disposer à sa guise, puisqu'il était, lui, le représentant de Dieu!

Nul ne trouva à redire, excepté Sa'sa'a ibn Sohân al-Abdi qui était un compagnon de l'imam Ali, qui lui fit une réponse cinglante.69

Si tous les Compagnons avaient tous le même rang élevé, du seul fait d'avoir été les contemporains du Prophète, pourquoi certains d'entre eux ont-ils apostasié du vivant même du Prophète?

Pourquoi Le Prophète dut-il chasser Sa'd ibn Abi Sarh, proclamant même la licéité de son sang, et ne- lui pardonnant que sur intercession de son frère de lait Othman ibn affân.

Hirghous ibn Zahîr, le chef des Khârédjites de Nahrawân fut lui-aussi un compagnon. Personne n'aurait pu croire qu'il changerait un jour. Cependant Le Prophète avait déjà prédit sa trahison en disant:

"Il quittera sa religion comme la flèche quitte son arc!" Il fut battu à Nahrawân par l'imam Ali.

Il y eut même un compagnon du nom de Abdullah ibn Jahch qui se fit chrétien en Abyssinie!

Ainsi la qualité de compagnon ne suffit pas pour être un Croyant, ni pour s'assurer le bonheur dans ce monde et dans l'au-delà.

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