AR-RIHLA AL-MADRASIYYA OU (PARCOURS D’UN JEUNE CHRETIEN EN QUETE DE VERITE)
 
Le Coran et les qualités de l’envoyé de Dieu

Nous avons précédemment cité les paroles de Dieu: « Des prophètes annonciateurs et avertisseurs, afin que les hommes n’aient à invoquer aucun argument devant Dieu, la mission des prophètes une fois accomplie. Dieu est Puissant et Sage ». Le contenu de ce verset attire l’attention sur les qualités évidentes des prophètes, parmi lesquelles, l’envoyé de Dieu ne néglige aucun aspect de sa mission, pour ne pas donner aux hommes l’occasion ou le prétexte qui pourrait justifier le rejet du prophète, le refus de le suivre et de se conformer à ses enseignements. La limpidité d’un message qui ne souffre d’aucun défaut parce que coulant de la source de la perfection ne permet aucun doute quant à son authenticité et n’autorise les hommes à aucun argument devant Dieu pour leur incroyance.

C’est dans ce cadre que le noble Coran s’exprime dans le verset 124 de la sourate al-An?am: « Et si un signe leur vient ils disent: “jamais nous ne croirons tant que nous n’aurons pas reçu de signe semblable à celui qui a été fourni aux envoyés de Dieu.” Mais Dieu sait mieux que quiconque à qui confier son message. » En effet, pour transmettre son message et en instruire l’humanité, Dieu choisit de toute évidence celui qui est le meilleur parmi les hommes, quelqu’un sur qui nul ne trouvera à redire, un homme digne de l’envergure de cette mission sacrée. Dieu ne peut effectivement confier une telle charge aux coupables, aux imposteurs et aux injustes, ceux qui se contredisent dans leurs paroles et leurs actes, ceux qui s’entêtent dans l’erreur et traitent avec mépris leur prochain; c’est ce que déclare le verset 124 de la sourate al-Baqara: « Et quand par certaines prescriptions Abraham fut mis à l’épreuve par son Seigneur; lorsqu’il les eut accomplies, le Seigneur lui dit: « je ferai de toi un guide spirituel pour les hommes. – Et ma descendance? S’inquiéta Abraham. – Ma promesse ne concerne pas les injustes », annonça Dieu ».

Cette promesse sacrée que Dieu avait faite à Abraham, promesse à laquelle Abraham voulut associer sa descendance ne peut concerner, d’une part: ceux qui sont injustes avec eux-mêmes par l’impiété, la débauche et la transgression des limites du licite et de la raison, et d’autre part: les injustes envers leurs prochains par l’agression et l’immoralité. Sachant qu’il manque à l’injuste cette qualité essentielle qu’est l’intégrité pour le dissuader de l’injustice et le contraindre à la probité pendant l’information, l’enseignement et l’éducation des autres, il est on ne peut plus logique que ceux doués de raison ne peuvent avoir confiance en une telle personne, et encore moins la suivre et la soutenir.

Les faux prophètes, prétentions et démentis

Il ne fait pas de doute que toute prétention que l’on voudrait convaincante, ne doit souffrir d’aucune forme de mensonge, de corruption ou de dépravation. Nous avons déjà démontré par l’argument de la raison et confirmé par les paroles du Coran, ce qui ne correspond pas à la qualité et au rang de prophète. Une personne prétendant être prophète alors qu’elle est souillée de l’une des tares citées ne sera certainement pas écoutée même si elle arrive à fournir quelques preuves sur ses prétentions.

Emmanuel: Cheikh, voudriez-vous nous citer quelques unes de ces incompatibilités à la prophétie auxquelles vous faites allusion et qui constitueraient des souillures discréditant et disqualifiant les prétendus prophètes?

Le cheikh: Ce sont tous les défauts qui s’inscrivent en contradiction avec la noble destination du message, et le mensonge en est certainement un. Le menteur avéré, même dans les choses les plus futiles est jugé indigne de confiance pour tout ce qu’il rapporte, à plus forte raison lorsqu’il s’agit de la prophétie et du pacte de Dieu avec ses créatures. Ceux qui comprennent quelque chose à la sainteté et à la sagesse de Dieu, à l’honorable rang de la prophétie et ses illustres objectifs, sauront que Dieu ne peut confier la prophétie et ses immenses desseins à un menteur. Certes, il peut venir à l’esprit de certains que l’essentiel est que la personne ne mente pas dans la transmission et l’annonce du message dont elle a la charge, mais il demeurera quand même dans l’esprit des gens un menteur et sera considéré comme un imposteur; ils se diront alors: Dieu ne pouvait-t-il pas trouver d’homme véridique pour une mission de prophète? Ne dit-on pas: qui vole un œuf, vole un bœuf?

Emmanuel: Pouvez-vous maintenant nous citer un exemple de faux prophètes?

Le cheikh: Je peux vous citer l’exemple de Ali Mohammed Ach-chirazi; Il commença par prétendre qu’il était le représentant de l’Imam al-Mahdi, dont les musulmans, les chiites plus particulièrement attendent l’apparition; Il se disait d’abord son apôtre, pour ensuite affirmer qu’il était al-Mahdi lui-même. Par la suite, il affirma être un prophète envoyé de Dieu. Mais comme cela était encore insuffisant pour son ambition, il alla jusqu’à prétendre être Dieu lui-même. Ceci est même écrit dans ses livres; je vous renvoie à ce qu’il rapporte de nassa?ih al-houda pages: 7-10, 14-17, 77, 99, 100. Et puisque nous parlons d’entraves à l’authenticité de la prophétie, il me semble opportun de citer quelques cas concrets de mensonges:

Le premier cas est que le prétendu prophète informe de la prophétie d’une autre personne, de la probité et de l’authenticité du message de celle-ci, mais que cette dernière n’en fasse pas autant pour lui; au contraire, elle ne fait que le dénoncer et le démentir.

Emmanuel: Cela s’est-il déjà produit dans l’histoire?

Le cheikh: Oui, je parlais justement de Mousaylama al-Moutanabbi, qui a reconnu la prophétie de Mohammed, que la paix soit sur lui et sa famille, déclarant qu’il était effectivement l’envoyé de Dieu, alors que Mohammed démentit Mousaylama lorsqu’il prétendit être lui aussi prophète.

Dans le deuxième cas, le prétendu prophète reconnaît à une autre personne la même chose et déclare que sa religion et son message sont révélés, alors que lui-même est démenti par son propre livre et son propre discours.

Emmanuel: Faites-vous allusion à quelqu’un de précis?

Le cheikh: Il s’agit de Ali Mohammed ach-Chirazi dit al-Bab, de Yahia dit Sobh al- Azal, de son frère Hossein Ali dit Baha et de Gholam Ahmed al-Fadyali. Chacune de ces quatre personnes a reconnu que Mohammed (a.s.s) était le Messager de Dieu, que son livre, le Coran, était la parole de Dieu et que sa religion était sans conteste celle de la vérité. Pourtant, il est bien connu de la religion de Mohammed le Messager de Dieu qu’il n’y a pas de prophète, ni de messager après lui. De plus la tradition rapporte sa fameuse expression: « Il n’y a point de prophète après moi », expression qui confirme en vérité les paroles de Dieu dans le Coran: « Envoyé de Dieu et sceau des prophètes ». Ainsi, le Prophète et le Coran démentent ces quatre personnes sur leurs prétentions et leur dénient toute prophétie ou révélation.

Dans le troisième cas, le soi-disant prophète reconnaît l’authenticité de la prophétie et du message pour une autre personne, mais conteste les principaux fondements de sa religion.

Emmanuel: Voilà qui est bien grave. Cela s’est-il produit?

Le cheikh: Oui, les quatre personnes dont je viens de parler reconnaissent la prophétie de Mohammed, de même que l’authenticité de l’Islam, mais réfutent le retour physique dans l’au-delà et ce, bien que le Coran le démontre et qualifie d’apostats et d’égarés ceux qui rejettent cette vérité.

Par ailleurs, ce Ali Mohammed ach-Chirazi va encore jusqu’à affirmer, toute honte bue, qu’il était l’attendu Imam al-Mahdi promis dans la religion islamique, tout en reconnaissant dans ses livres que les onze Imams sont de la famille du Prophète et qu’ils sont infaillibles; alors que le Prophète, de même que les onze Imams ont plusieurs fois informé que l’Imam al-Mahdi serait le fils du onzième Imam, al-Hassan al-‘Askari.

Dans le quatrième cas, le faux prophète érige ses prétentions sur la base d’allégations dont le caractère mensonger et mythique est déjà prouvé.

Dans le cinquième cas, le faux prophète intègre dans ses prétentions la reconnaissance d’une prophétie, pourtant fausse et légendaire, ainsi que la confirmation de son livre, tout aussi faux et légendaire, si bien que les adeptes de ladite prophétie, outrés par la laideur de ses contes et de ses mythes, ont fait de leur mieux pour les faire disparaître, même si le temps n’aidait pas à leur réussite.

Emmanuel: Ces deux cas absolument étonnants, ont-ils une existence dans l’histoire que nous connaissons?

Le cheikh: Oui, Emmanuel, c’est le cas de Yahia et de son frère Hossein Ali, chacun des deux ayant édifié ses prétentions sur celles de Ali Mohammed, et tous deux affirment que leur démarche s’inspire de Ali Mohammed qui, lui-même les auraient annoncés auparavant.

Enfin, le cinquième cas se reconnaît aisément dans la corroboration de ces deux tristes personnages pour les prétentions délirantes d’Ali Mohammed. Pour plus d’informations, je vous renvoie au livre miftah bab al-abwab et le livre Nassa?ih al- houda. Demandez donc aux adeptes de cette mouvance les raisons pour lesquelles ils s’appliquent autant à cacher les légendes inventées par leur maître, et pourquoi tant d’efforts pour taire ses divagations, alors qu’il leur avait ordonné de diffuser ses livres et de les lire assidûment chaque jour.

Je vous citerai, cher Emmanuel, que parmi les entraves à la crédibilité d’une prophétie, se trouvent les affirmations auxquelles n’adhère pas la raison, celles que la sagesse qualifie de mensonge et d’égarement. Je citerai aussi l’imperfection du faux prophète, otage qu’il est des besoins et des faiblesses humaines, il n’hésite pourtant pas à se prendre pour un dieu.

Emmanuel: Cette odieuse situation a-t-elle pu exister déjà?

Le cheikh: Oui, à travers les mêmes personnes. Les paroles d’Ali Mohammed, de Hossein Ali et des propagandistes de Yahia se trouvent en partie dans le livre nassa?ih al-houda (p. 99-103). Quant à al-Qadiani, le contenu de la page 9 de son livre montre qu’il n’hésite pas à se teindre l’image avec les attributs de la divinité, et à la page 21, il avance tout cru: « Que Dieu voit en moi certaines de ses caractéristiques de beauté et de majesté ». Non seulement, mais il prétend dans son livre intitulé istifta? et haqiqat-ul-wahy (p. 80), que Dieu lui parle en l’appelant: « O^ lune! O^ soleil! Tu es de moi et je suis de toi ».

De son côté, Hossein Ali affirme dans son livre intitulé alwah (p.21), qu’il ne voit dans son propre corps que celui de Dieu, dans son être que l’être de Dieu, dans son essence que l’essence de Dieu, dans son mouvement que celui de Dieu, dans son action que celle de Dieu. Il dit également: « la divinité est mon nom; je continue de dire que je suis Dieu et qu’il n’y a pas d’autre Dieu que moi, le dominateur, l’éternel, et je continue de dire que je suis Dieu, qu’il n’y a pas d’autre Dieu que moi, le puissant et l’aimé ». Il ajoute à la page 78: « On ne voit en moi que Dieu » et à la page 286 alors qu’il était prisonnier à ‘Akka: « Il n’y a d’autre Dieu que moi, l’emprisonné, le seul». Enfin, il écrit à la page 320: «Ainsi t’ordonne le miséricordieux alors qu’il est prisonnier entre les mains des injustes ».

Le docteur: Bien des livres que les déistes attribuent à la Révélation ne manquent pas d’affubler les prophètes de comportements contraires à leur qualité d’envoyés de Dieu. En lisant la description que font ces livres de ces envoyés de Dieu, ces bons prophètes que Dieu inspire, ceux-là qu’il a honorés de la souveraineté religieuse et de la lourde mission de guider et d’éduquer l’humanité; eh bien! il apparaît que leur démarche durant leur annonce pour le message divin est en fin de compte entachée de polythéisme, de débauche, d’injustice et de mensonge. Comment cela peut-il se conjuguer avec ce que vous avez évoqué des qualités de prophète?

Le cheikh: Ce dont vous parlez, docteur, a déjà fait l’objet de recherches et de conversations sous toutes les coutures. Néanmoins, je vous répondrai que les paroles que vous déplorez sont simplement contraires à la raison. Et si de telles absurdités apparaissent dans des livres attribués à la Révélation, elles n’en restent pas moins étrangères à la révélation authentique. J’ajouterai que les livres qui renferment ce genre de paroles, loin d’être des livres de la Révélation, portent en eux telle une tache l’empreinte humaine que trahissent les omniprésentes contradictions, qui n’ont pour effet que de porter préjudice à la grandeur de Dieu et à l’honneur de ses prophètes. Mais la vérité, loin de subir le dictat des sobriquets et des attributions imaginaires, prend le siège de l’incorruptible juge en ce genre de situations. Les chercheurs ont d’ailleurs longuement écrit à ce propos et je vous invite à lire la première partie du livre al-houda(p. 42-335), mais également à revoir les interventions d’Emmanuel consignées dans la première partie du présent ouvrage, ceci afin que l’on ne vous entende plus dire: « Nous avons découvert ceci dans les livres de la révélation », mais plutôt: « Nous avons vérifié le démenti de ceci dans les livres de la révélation ».
La vraie prophétie

Emmanuel: Dites-nous, cheikh: comment peut-on distinguer le vrai prophète du faux?

Le cheikh: Si celui qui se déclare prophète, ainsi que le message qu’il apporte sont dégagés des incompatibilités avec la prophétie telles que nous en avons citées, si le prétendu est d’apparence pieux, présentant des qualités de probité, d’intégrité, de sens de l’honneur, de pudeur et de bonnes mœurs, s’il est digne de confiance, agit selon une méthode acceptable, montre une conduite droite et une démarche raisonnable; et bien, les esprits sains ne sauraient rester insensibles à cette grandeur d’âme et à cette conduite marquée de pureté, et toute personne libre de l’intolérance, de l’entêtement et des penchants ne s’empressera certainement pas à faire opposition à son projet; au contraire, convaincus par la pertinence de son discours, les gens répondront sans hésitation à son appel. Plus ils seront confrontés à la probité apparente de cet homme, plus ils seront convaincus de sa probité intérieure et de sa supériorité à tous par ses hautes qualités. Pourtant, quelle que soit cette assurance, elle ne pourra pas dépasser le stade de la présomption qui n’a d’autre appui que l’apparence.

Les secrets de l’homme sont cachés et la persuasion par l’affirmation de la prophétie et de la révélation, dont les arguments tiennent du domaine de la métaphysique, donc de l’invisible, ne devrait pas s’accommoder d’une simple croyance qui n’a de motivation que la bonté apparente du prétendu prophète. Plus que ceci, cela exige de la conviction, afin de chasser les frétillements du doute et asseoir la résignation et la conformité aux prescriptions du nouveau message.

Les miracles de la prophétie

Emmanuel: Vous dites que les miracles sont les preuves de la prophétie; dites-nous donc: quels sont ces miracles?

Le cheikh: C’est ce qui par soi-même et par ses caractéristiques sort de l’ordinaire, se révèle hors de portée des humains et de leurs pouvoirs. Le miracle est une manifestation du surnaturel; il sort du commun et échappe aux lois de la science. Il ne se réalise et ne s’obtient ni à travers l’apprentissage ni par l’expérience du laboratoire.

Emmanuel: Ce que vous décrivez est si extraordinaire et tellement supérieur à la volonté humaine, mais ne témoigne pas de vive voix de la véracité de ladite prophétie, ni de la bonne foi de celui qui la revendique. Pourriez-vous nous dire alors de quelle manière le miracle peut constituer une preuve irréfutable et témoigner de l’authenticité du message?

Le cheikh: Si celui qui affirme être prophète est tel que nous l’avons décrit: sain de toute entrave à la probité de sa démarche, s’il se distingue par les signes évoqués, de piété et d’intégrité, ainsi qu’une apparence qui rassure sur la nature de son appel; eh bien! la manifestation de miracles par l’intermédiaire de cet homme serait à n’en pas douter une preuve et une confirmation pour l’estime et la considération dont il jouit chez son Créateur et du soin particulier dont il l’entoure. C’est la preuve de sa bonne conscience et de la conformité de son fond avec son apparence.

Si, au contraire, il s’agissait d’un menteur, faux prophète voulant tromper les gens par une attitude hypocrite, de toute évidence il ne bénéficierait pas de cette considération divine, car n’étant pas digne d’être choisi par Dieu en tant qu’intermédiaire pour la manifestation de ses miracles. Ceux que nous connaissons parmi les prophètes ont toujours déclaré que leurs miracles étaient les œuvres de Dieu, une confirmation pour les messages dont ils étaient porteurs et une preuve de l’authenticité de leurs missions. Comment pourrait-il en être autrement, quand on sait que Dieu le Très Saint ne peut s’associer avec de faux prophètes pour la trahison de l’humanité, et c’est justement sous cet angle que nous devons considérer le témoignage du miracle sur la sincérité du prophète, sa droiture, son infaillibilité et le caractère sacré de son message.

Emmanuel: Supposons qu’une personne se déclarant prophète, d’apparence pieuse et digne de confiance, bref répondant à votre description, soit en réalité un menteur involontaire qui s’imagine prophète, entreprend une fausse démarche en partant de motivations imaginaires dont la raison serait imputable à une maladie mentale par exemple. Est-il pensable que des miracles se réalisent par l’intermédiaire d’une telle personne?

Le cheikh: Comment cela se pourrait-il, compte tenu des conséquences inévitablement néfastes pour un tel égarement? Dieu n’agit pas à contre sens de la vérité, n’œuvre pas au malheur de ses créatures, ni en incompatibilité avec sa grandeur et sa sainteté.

Emmanuel: Supposons maintenant qu’au tout début de sa démarche, celui qui se déclare prophète jouisse de toutes les qualités qui témoignent de sa sincérité et de l’authenticité de sa mission, mais qu’au bout d’un certain temps il change intérieurement, verse dans l’immoralité et se met à mentir pendant la transmission de son message. Peut-on concevoir que des miracles se soient réalisés durant la période qui précède son changement?

Le cheikh: Cela n’est certainement pas concevable, car cet individu dépourvu qu’il est de la crainte de Dieu, chose qu’inspire habituellement la piété et qui se pose en obstacle entre la personne et la mauvaise action, ne convient pas pour la prophétie et cela dès le début. Par ailleurs, la prophétie et le message divin dont elle est porteuse étant les plus grands bienfaits réformistes dans la société humaine, et considérant le pouvoir de Dieu de les confier à un homme qui n’inspire ni doute ni méfiance, il ne peut raisonnablement pas faire défaut à sa propre sagesse en choisissant quelqu’un qui changerait de la piété et de la loyauté vers la perversion, la fraude et la trahison. Cela aurait pour conséquence de susciter chez les gens une méfiance permanente à l’égard des prophètes, qui perdraient toute crédibilité et par là même tout espoir de succès pour leur mission. C’est dire que la raison n’admet point ce genre de vice et d’imperfection dans le bienfait et la sagesse qui doivent caractériser le message de Dieu pour ses créatures.

Il va sans dire que la raison et le bon sens ne voient pas de réceptacle idéal pour le bienfait de la prophétie, du message et du miracle, en dehors d’un envoyé ou d’un prophète qui soit infaillible et ce, du commencement jusqu’à la fin de son existence ainsi que l’exige la perfection de Dieu, sa miséricorde et sa sagesse.

Emmanuel: Est-il permis que se reproduise le même miracle avec différents prophètes?

Le cheikh: Il n’y a pas d’objection à cela. La fréquence d’un miracle n’en fait pas moins un événement extraordinaire dépassant la portée humaine. Tenez, l’exemple de la réanimation des morts connue chez le Christ est une prouesse connue également pour d’autres prophètes. En outre, si le Christ a pu nourrir une foule nombreuse avec peu de nourriture, Mohammed, le Messager de Dieu et Prophète de l’Islam (a.s.s) l’a fait aussi et à plusieurs reprises.

Emmanuel: Le miracle est un phénomène dépendant du pouvoir de Dieu. Pourquoi trouvez-vous impossible qu’il puisse se réaliser par la main d’un menteur qui prétend être prophète?

Le cheikh: Nous avons déjà suffisamment expliqué et démontré l’impossibilité d’associer à la majesté de Dieu le Très Saint tout ce qui pourrait être de nature infâme. Quant au miracle, si sa survenance demeure en soi un fait possible de la part de Dieu, il n’en demeure pas moins qu’en raison de l’indécence d’une telle situation, la majesté de Dieu s’y refuse.

Emmanuel: J’en déduis que le miracle peut très bien se produire à travers d’autres personnes que les prophètes. Après tout, qui peut empêcher Dieu d’exercer son pouvoir sur ses créatures en faisant apparaître des phénomènes surnaturels où bon lui semble?

Le cheikh: Effectivement, c’est tout à fait concevable tant que la personne ne prétend pas à tord être prophète et ne tente pas d’entraîner les gens dans une démarche religieuse qui les mènera à l’égarement.

Emmanuel: Si les miracles ont constitué indéniablement un facteur de crédibilité des prophètes, ils n’ont pas eu l’effet attendu auprès de tout le monde. Même parmi les témoins du miracle, nombreux sont ceux qui en ont fait peu de cas. Plus que cela, ils ont même nié l’authenticité de la prophétie et du message.

Le cheikh: Si le miracle n’est pas déterminant en soi dans la conviction des gens, il constitue forcément une preuve importante qui guide vers la foi religieuse ceux dont les esprits ne sont pas prisonniers des barrières de la tradition, et qui ne sont pas pollués par les suspicions sophistes et l’asservissement aux penchants.

Sagesse divine et diversité des miracles

Emmanuel: L’histoire des religions nous montre bien que les miracles ont varié selon les prophètes. Ainsi, les miracles de Moïse étaient différents de ceux du Christ et les miracles de ce dernier étaient différents de ceux du prophète de l’Islam, Mohammed, que la paix soit sur eux tous. Pourquoi?

Le cheikh: Le but recherché à travers la réalisation d’un miracle est qu’il soit lui-même une preuve, une démonstration et un moyen de convaincre ceux que le prophète tente de rallier à sa démarche. Il est bien connu que chaque nation se distingue par un domaine de connaissances dans lequel elle dépasse toutes les autres. La sagesse divine veut justement que les miracles se manifestent pour chacun de ces peuples dans les domaines qu’ils sont censés maîtriser plus que les autres peuples. Et comme les Egyptiens contemporains de Moïse étaient, le moins que l’on puisse dire, très avancés dans l’art de la magie, il était approprié que le miracle de Moïse se produise dans ce domaine, à travers la manifestation d’actes extraordinaires, étrangers et de loin supérieurs aux techniques connues dans l’art de la magie d’alors, échappant aux lois de la science et dépassant les limites du pouvoir humain.

De leur côté, les contemporains du Christ étaient particulièrement avancés dans les sciences de la médecine, connaissant parfaitement les limites du savoir humain en la matière. Pour cette raison, les miracles qui se sont produits par la main du Christ l’ont été à travers la guérison de l’aveugle et du lépreux, ainsi que par la réanimation des morts.

Il est connu par ailleurs que les Arabes du temps de l’envoyé de Dieu, Mohammed, que la paix soit sur lui et sa famille, avaient la réputation d’experts dans l’art du discours et de l’éloquence. Leur passion pour le talent oratoire et pour la rhétorique avait atteint de telles proportions que c’était devenu le sujet de leur fierté et le cachet même de leur civilisation. Pour cela, ils organisaient des foires, des assemblées et même des tournois et purent atteindre des sommets dans la connaissance des subtilités de la langue, ce qui était en fin de compte toute leur civilisation, car ils n’étaient avancés dans aucun autre domaine, à vrai dire. C’est pourquoi, le Coran s’est imposé dans cette société comme un miracle irréfutable. Touchant directement au terrain où leurs capacités s’exprimaient le mieux, il se révéla comme dépassant tout ce que leurs orateurs pouvaient imaginer en matière de rhétorique, domaine où ils étaient précisément au sommet de leur art.

Ramzi: Je remarque que le cheikh et Emmanuel donnent depuis un moment libre cours à leur conversation, sans que le docteur n’ait eu à les contredire, ne serait-ce qu’une seule fois.

Le docteur: Après en avoir terminé avec le sujet de la divinité, tout ce discours n’est en réalité qu’une confirmation aux conclusions de l’étude et un prolongement à ses démonstrations.

L’essence de l’âme et la possibilité de sa vie après la mort

Ramzi: Les religions connues se sont entendues sur la survivance de l’âme après la mort, alors que les matérialistes, étant donné leur opinion sur l’essence de l’âme, considèrent impossible sa survivance. C’est justement ce point de vue qui a conduit à déconsidérer les prophéties dont les messages s’accordent à ce stade sur quelque chose d’irrationnel.

Le cheikh: Qu’en dites-vous, docteur? Devons-nous approuver les matérialistes et faire avec leurs objections opposition aux religieux et leurs prophètes?

Le docteur: S’agissant de la survivance de l’âme après la mort, j’ai longtemps reporté toute réflexion sur le sujet et même critiqué sans réserve les avis le concernant, car j’ai considéré que le plus raisonnable pour ceux qui ne connaissent pas les prophéties et les religions est simplement de dire: « je ne sais pas ». J’ignore quelle est vraiment cette âme, de quoi elle est faite, à quoi elle ressemble; bref, sa réalité, son essence. Il est peut-être établi dans le spiritualisme que l’âme survit après la mort, mais je n’y trouve personnellement aucune raison pertinente pour ma conviction. Cheikh, le moins que l’on puisse dire est qu’il est incorrect et inconvenant pour l’honneur de l’esprit scientifique, de juger sur un plan physique de la survivance ou non de l’âme après la mort. Après tout, que sait-on de l’essence de l’âme pour pouvoir la considérer physiquement?

Ramzi: Permettez-moi de reprendre quelques paroles du livre mahiyatou-n-nafs, édité à Bagdad en 1922; c’est seulement dans le but de favoriser le frottement des idées dans cette honorable assemblée. Malgré l’attachement indéfectible qui lie l’homme aux choses matérielles, il reste que la matérialité du monde sensible ne nous met pas à l’abri d’erreurs à son sujet. En effet, des siècles durant, les hommes ont pensé que le soleil tournait autour de la terre, jusqu’à ce que le temps ait fini par démentir cette croyance. Que dire de cette autre dimension qu’est celle de l’esprit, dont nous ne pouvons percevoir les vérités que par la voie de l’intuition et de l’hypothèse, sachant que les vérités spirituelles découvertes à ce jour ne sont que les fruits d’explications ne reposant sur aucune preuve concrète. Qu’est-ce qui nous garantit donc que nous ne faisons pas fausse route?

Emmanuel: Je pense que vous citez ces paroles sans en évaluer la portée et les objectifs. Vous vous rendez seulement compte que la première cible visée par de telles idées n’est autre que la question de la divinité? Mais oublions ceci et revenons plutôt à votre propos. Pourquoi ne voyez-vous pas que le juste et le faux, le savoir et l’ignorance complexe ne sont pas déterminés par la réalité, qu’elle soit matérielle ou spirituelle, mais plutôt par la nature de la perception, ses prédispositions, son incapacité, mais également des circonstances intervenant dans la stimulation des illusions, loin des réalités. Nous pourrons trouver quelques précisions autour de cette question dans le livre anwar al-houda édité à Najaf (p. 32, 34 et 39). Ceci dit, je vous donnerai tout de même quelques exemples, comme celui de la montagne pourtant si imposante et si élevée, mais que l’aveugle ne voit pas même de près, alors que d’autres à la vue saine, en la voyant de loin, peuvent la confondre avec de la poussière ou de la fumée. Elle se cache quand se lève la poussière et apparaît quand l’horizon s’éclaircit, et ses détails sont mis en évidence quand elle est baignée par la lumière.

Vous ne pouvez pas percevoir les microbes à l’œil nu, ni avec un microscope lorsque celui-ci n’est pas réglé à l’échelle voulue. Mais dès que la mise au point est effectuée, les microbes se révèlent à l’œil de l’observateur dans leur apparence réelle et il devient plus aisé de reconnaître leur existence. Que pensez-vous de ceux qui nient l’existence des microbes, sous prétexte qu’ils ne peuvent pas les voir à l’œil nu, ou bien parce qu’ils ne font pas un bon usage du microscope? Que pensez-vous de ceux qui ne reconnaissent pas l’existence du courant électrique, sous prétexte que les sens ne le perçoivent pas?

Ne savez-vous pas que l’explication constitue le fondement et l’esprit même des sciences et que les lois scientifiques ne sont que les enfants de l’explication et de la démonstration? Tenez, une personne qui voit des fils tendus les uns parallèlement aux autres et ne se rencontrent pas sur toute leur longueur, établit avec certitude que deux parallèles ne se rencontrent pas même si elles vont jusqu’à l’infini. Qu’est-ce qui rend l’homme si sûr que les parallèles ne se rencontrent jamais, chose qu’il ne peut pourtant vérifier que sur une distance somme toute modeste?

Voyez-vous, le prodige dans ces questions n’est pas celui des sens mais celui de l’explication que confirme le bon sens. Je vous rappelle que ceci a également été abordé dans la troisième page d’anwar al-houda.

L’avis des materialistes

Ramzi: L’âme n’a de sensation ni d’influence que si elle est unie à la matière, car son entité n’existe que par la matière et elle a été créée pour la matière. Pour cette raison, il lui est impossible de survivre après être séparée du corps.

Emmanuel: Dites-moi, Ramzi, êtes-vous chercheur ou mufti? D’où tenez-vous que l’âme n’a de sensation ni d’influence que si elle est unie à la matière? D’où tenez-vous qu’elle n’a d’entité que par la matière? D’où tenez-vous également qu’elle n’a été créée que pour la matière et non dans un autre but en plus de celui-ci? Ne vous rendez-vous pas compte que ce que démontrent inversement les sens et la conscience, c’est que la matière n’a ni sensation ni influence que si elle est unie à l’âme?

S’agissant de la sensation de l’âme et de son influence en dehors de la matière, ce sujet tout en faisant l’objet de recherches, continue de susciter les divergences dans le monde de la réflexion, et il n’est certainement pas permis de l’expédier avec de simples déclarations qui n’ont en définitive d’autre motivation que la satisfaction des penchants.

Ramzi: L’existence de l’âme n’est pas sentie avant son union avec la matière, ni d’ailleurs une fois qu’elle en est séparée. Aucune âme n’a senti son entité avant de revêtir la matière et aucune âme n’a démontré son existence ni sa sensation d’exister après avoir perdu son habit de matière. Nous n’avons donc pas de preuve palpable de l’éternité de cette âme.

Emmanuel: Dans la religion juste, il n’y a pas d’affirmation concernant l’éternité de l’âme après la mort. Il n’y a d’éternel que l’E^tre nécessaire, Créateur de l’âme et de tout l’univers. L’enseignement religieux se contente seulement de rattacher l’existence de l’âme après la mort à la volonté de son Créateur. Sachez que la vérité n’est pas obligée de faire la preuve de son existence dans tous ses états et à tout le monde.

Nombreuses sont les vérités dont l’existence n’a été démontrée au commun des gens qu’à travers ce qu’a pu en communiquer une élite, en fonction des prédispositions de celle-ci à les découvrir. Alors, pourquoi ne peut-on pas se suffire aux récits des prophètes sur le sujet de la survivance de l’âme après la mort? Les prophètes ne sont-ils pas cette élite par qui, grâce à la révélation divine se réalise la démonstration de ce qui se trouve au-delà de la perception des hommes? Combien d’hypothèses non démontrées pour les sens et encore moins pour la raison, ont été pourtant accueillies par les applaudissements du monde dit civilisé et ont été acceptées telles des vérités concrètes et des preuves scientifiques. N’est-ce pas ce que nous avons vu à propos de la fameuse hypothèse de l’éther et ses tourbillons?

L’invocation des esprits

Le courant religieux connaît un retentissement dont l’écho remplit le monde; il occupe les pages des journaux et des revues, et des livres entiers lui sont consacrés. Ceux qui en doutaient et tentaient d’en faire douter les autres ont fini à force d’expérience par en reconnaître l’authenticité et, ayant eu la preuve sur le terrain de l’invocation des esprits, ils se sont même transformés en véritables défenseurs de ce courant. Ils ont suffisamment observé les esprits à travers leurs actions et leurs merveilles pour être convaincus qu’au-delà de cette matière règne un monde d’esprits qui peuvent se manifester pour montrer leur existence, tout cela indépendamment de la matière.

Certes, l’observation de certains de ces évènements ne garantit pas que les esprits qui s’y sont manifestés soient réellement des esprits humains, et d’aucuns seraient tentés de supposer qu’il s’agit d’une autre catégorie d’esprits, comme par exemple des démons. Mais cela aura tout de même le mérite de confirmer l’existence d’esprits sans aucune espèce d’enveloppe matérielle.

Ramzi: On peut tomber d’accord avec les psychologues sur l’existence de l’âme, à condition que celle-ci ne soit qu’une appellation donnée aux manifestations spirituelles résultant de l’activité du corps. Mais tant que nous n’en aurons pas une preuve palpable, il est impossible de la considérer comme une essence propre, ni qu’elle soit la cause des dites manifestations.

Emmanuel: Si seulement vous pouviez comprendre le sens de l’expression « manifestations spirituelles »! Si seulement vous pouviez vous demander pourquoi ces manifestations ne peuvent pas émaner de la pierre ou du fer, et surtout pourquoi ces matières ne peuvent pas, contrairement au corps de l’animal ou de l’homme, remplir cette activité dont vous parliez! Est-ce que chaque question qui ne s’appuie pas sur une preuve palpable qui favorise et contente vos penchants doit se voir frappée du sceau de l’impossibilité? Pourquoi l’âme ne peut-elle pas être une essence propre et la cause de l’activité du corps animal? Ensuite, qui vous a autorisé à restreindre les preuves sur les vérités aux seules preuves palpables? Nous citerons si Dieu le veut quelques preuves de la raison et de l’observation sur le fait que l’âme est une essence propre et qu’elle est la cause des dites activités.

Ramzi: La fonction de l’âme est de donner la vie, c’est-à-dire la sensation d’exister, et le mouvement. Et comme l’essence de l’âme dans le corps fait partie des choses abstraites que la parole ne peut exprimer, on ne peut alors la distinguer qu’à travers l’expression de ses actes et leurs effets. Par conséquent, nous pouvons avancer que l’essence de l’âme n’est en réalité que la chaleur diffuse dans le corps, cette chaleur là qui pousse chaque organe à remplir la fonction qui est la sienne. Et comme la chaleur est une action de l’âme, le refroidissement du corps trouve son explication dans le départ de cette âme; ceci bien entendu, s’il est confirmé que le refroidissement du corps est bien le fait de cette cause, car nous pourrions tout aussi bien affirmer que l’arrêt de la circulation sanguine est la cause du départ de l’âme et non sa conséquence.

Emmanuel: Pourriez-vous avancer une explication correcte à vos paroles « l’essence de l’âme dans le corps fait partie des choses abstraites que la parole ne peut exprimer »? Qu’entendez-vous au juste par abstraites? Est-ce à dire que l’âme n’a pas d’existence et qu’elle n’est qu’un concept hypothétique? Qui espérez-vous convaincre avec une telle illusion? Peut-être essayez-vous de dire que de par sa nature (l’âme ne fait pas partie du monde matériel), elle n’est pas perceptible aux sens, et du fait de cette nature inaccessible à la perception humaine, il est impossible à la parole d’en donner une explication, ou une description satisfaisante. Auquel cas, je vous répondrai que vous venez, sans le vouloir ni le savoir, de parler par la voix de la raison. Mais fallait-il que vous vous contredisiez en vous jetant tête baissée dans le tumulte de la recherche sur l’essence de l’âme? Si cette dernière ne peut être décrite par le moyen de la parole et qu’on ne peut l’expliquer qu’à travers la manifestation de ses actes et leurs effets, vous voudriez bien alors nous dire suivant quelle logique vous vous permettez d’affirmer que l’essence de l’âme n’est que la chaleur diffuse dans le corps. Si la chaleur, comme vous dites, est l’essence de l’âme, pourquoi faut-il encore que vous vous contredisiez en disant: « et comme la chaleur est une action de l’âme, le refroidissement du corps trouve son explication dans le départ de cette âme ». Si vraiment la chaleur est une action de l’âme et un de ses effets, comment pouvez-vous parler avec cette assurance et dire que cette même chaleur est l’essence de l’âme? Et ce n’est pas fini; je vous renvoie à vos fameuses paroles: « s’il est confirmé que le refroidissement du corps est bien le fait de cette cause ». Hélas! Ne vous est-il possible d’aborder le sujet de l’essence de l’âme, que par la voie de la contradiction?

Ramzi: Pour donner une image de ce que peut être l’essence de l’âme dans le corps, nous pouvons la comparer à la vapeur dans la machine qu’elle fait fonctionner. La machine dont elle est l’âme cesse en effet de fonctionner et devient un corps inerte, dès que sa vapeur l’a quittée. De ce point de vue, la vapeur apparaît comme une vie dans la machine loin de laquelle elle perd toute raison d’être.

Emmanuel: Au lieu de réduire ainsi la fonction de l’âme dans le corps à un rôle aussi réducteur que celui de la vapeur dans la machine, essayez plutôt d’y voir celui du conducteur de cette machine, celui qui en actionne l’allumage, règle la pression de la vapeur, décide des taches que doit remplir cette machine et répare ses pannes. Il l’utilise à sa convenance et s’en sert pour ses propres besoins. C’est le cas du conducteur d’une voiture ou du commandant d’un navire.

Par ailleurs, vous trouverez ces conducteurs du genre humain tous différents dans leurs sentiments, leur savoir et leur perception. Et l’âme, qu’elle soit chez le plus primitif des animaux ou le plus évolué, bien qu’elle soit unique par la race ou le genre, elle est diverse par la sensibilité, la perception, la morale et les actes, chacune selon ses caractéristiques personnelles, ses dispositions propres et aussi selon la machine qui est la sienne.

Ainsi, les différents conducteurs sont en parfait accord avec leurs machines respectives tant qu’elles sont en état de fonctionner et qu’ils peuvent en assurer l’entretien. Dans le cas contraire, lesdits conducteurs abandonnent les machines tout en gardant leurs essences, leurs consciences, leurs aptitudes propres, puisque rien de ceci ne dépend du bien être de ces machines. C’est ainsi qu’il convient de se représenter l’exemple de l’âme dans son union avec le corps.

Ramzi: Nous avons déjà vu que l’âme est chargée de donner vie et mouvement au corps et que ce mouvement existe dans le corps de l’animal autant que dans celui de l’homme. Pourriez-vous nous montrer la différence entre l’âme de l’un et celle de l’autre?

Emmanuel: Nous avons vu aussi que, d’un côté, les conducteurs dans les cas cités sont également chargés de donner la vie pratique et le mouvement à leurs machines, sachant que les unes sont d’une grande simplicité, pendant que d’autres sont au contraire d’une grande complexité. Pourtant chaque conducteur connaît parfaitement le mode de fonctionnement de sa machine. Ainsi, la différence entre l’âme de l’animal et celle de l’homme correspond à la différence entre les conducteurs donnés en exemple.

D’un autre côté, le conducteur ne tire pour son essence aucun bénéfice des lubrifiants et de l’énergie nécessaires au fonctionnement de sa machine, sous prétexte de la relation qui le lie à celle-ci. De la même manière, l’âme ne bénéficie en rien pour son essence de la nourriture nécessaire à la vie du corps, malgré la relation très étroite qui unit l’âme et le corps.

Pourtant, certains y trouveront à redire en jugeant impossible toute relation entre deux éléments aussi opposés, aussi discordants et contradictoires, diront-ils, que l’esprit et la matière. Mais où est donc l’opposition entre esprit et matière? Sous quelle forme s’opposent-ils et comment l’existence d’une relation entre les deux devient-elle impossible? Dites donc, Ramzi: n’êtes-vous qu’un corps sans relation avec une âme et un esprit? Ou bien, n’êtes-vous peut être qu’un esprit et une âme sans relation avec un corps? Ne disiez-vous pas, il y a si peu, que l’essence de l’âme fait partie des choses abstraites qu’on ne peut expliquer par la parole? N’est-ce pas vous qui disiez que les vérités spirituelles sont imperceptibles et que tout débat sur ce propos ne serait que pure spéculation? Pourquoi vous contredisez-vous alors en émettant des avis à tord et à travers sur la réalité de l’âme et de l’esprit?

Ramzi: Si donner la vie était une des caractéristiques de l’âme, les créatures vivantes continueraient à jouir de la vie même sans nourriture. Mais si une telle chose n’est pas de ses qualités, nous serons alors amenés bon gré mal gré, à reconnaître que la vie et sa durée sont les produits de la matière et non de l’âme.

Emmanuel: Que de contradictions! Auriez-vous la mémoire courte à ce point? C’est vous-même qui par le plus clair des langages disiez que la fonction de l’âme était de donner la vie, et que c’est à travers cette fonction que s’exprime son action, laquelle fonction se concrétise dans la nutrition, la croissance, le mouvement, etc. Mais lorsque cette fonction cesse, le corps se voit abandonné par l’âme et dans la même foulée par la vie qui en est une des fonctions. Et voilà que vous vous contredisez encore, en niant cette fois que le principe de la vie soit l’une des caractéristiques de l’âme. Quel culot que d’affirmer, que dis-je, que d’imaginer un seul instant que la vie puisse provenir de la matière et non de l’âme!

L’avis des psychologues

Ramzi: Si vous demandez aux psychologues leur opinion sur l’essence de l’âme, ils vous répondront: c’est une force que Dieu à placée dans l’être humain, par laquelle existe la conscience de ce dernier, sa réflexion et sa volonté. Mais cette force est-elle une qualité propre à l’âme, ou bien est-elle commune à l’âme et au corps? Pour ma part, qu’elle soit une qualité propre à l’âme me semble difficile à croire, voire improbable et ce, parce que l’effet de cette force s’estompe au moindre dysfonctionnement dans l’organisme. Est-ce que cette force est donc commune au corps et à l’âme? Le dire ainsi serait le moins que l’on puisse dire abrégé et mériterait quelques éclaircissements.

Emmanuel: Comprenez pour commencer, que l’objectif des psychologues est le développement de recherches qui s’intéressent particulièrement à l’homme, pour ne pas dire exclusivement. C’est pourquoi leur définition s’applique tout spécialement à l’âme humaine, en la désignant de certaines de ses caractéristiques qui contentent leurs besoins en la matière. De ce fait, ils évitent soigneusement d’investir le terrain difficile de la recherche sur les limites de son entité, pour se contenter dans ce domaine très délicat, de leur connaissance pour les limites de la perception du genre humain.

Ceci dit, si vous désirez connaître leur explication pour les caractéristiques de l’âme, eh bien! ils disent que si nous considérons l’âme humaine d’un œil attentif, nous lui trouverons deux catégories de caractéristiques:

La première catégorie concerne les caractéristiques et les actions mécaniques au moyen desquelles l’âme utilise le corps, auquel elle est intimement liée comme nous l’avons vu. Nous pouvons y inclure la sensibilité, la réflexion et la conscience. Ce sont de par leur origine des caractéristiques de l’âme, car elles tournent autour de l’âme et sa relation avec le corps. Leur activité s’arrête avec le sommeil, l’évanouissement ou la mort. En effet, puisque ces caractéristiques sont mécaniques, l’apparition de leurs effets à l’existence dépend de l’utilisation de la machine et du bon état de celle-ci, un peu comme le travail du menuisier dépend du bon état de sa machine; et justement, prenons l’exemple du menuisier: si ses taches ne peuvent être accomplies en raison d’un dysfonctionnement de sa machine, c’est-à-dire, de la rupture de la relation entre le menuisier et sa machine; pourrait-on dire que le travail du menuisier ainsi que son mérite reviennent à la machine et à la volonté de celle-ci et non au menuisier? Ou bien dira-t-on qu’ils sont partagés entre la machine et le menuisier, de sorte qu’il soit établi que le menuisier perd sa qualité d’autorité et son mérite sur l’action, si l’effet n’en apparaît pas pendant le dérèglement ou la panne de la machine?

La deuxième catégorie concerne les caractéristiques qui ne tournent pas autour du mécanisme du corps humain. Vous verrez que l’être humain se distingue par une conception tranchée, catégorique et certaine: c’est que l’acte a nécessairement besoin d’un agent, que l’effet a besoin d’une cause, que la créature a besoin d’un créateur, que les contraires ne se rassemblent pas, que chaque paire se divise en deux égaux, etc. Il conçoit parfaitement la force dont il ne ressent pourtant que l’effet et reconnaît son existence qu’il explique par cet effet. Il conçoit les lois universelles et les bases générales qui forment les fondements des sciences, lesquelles lois et bases vous apprennent qu’elles ne sont nullement le produit des sens, mais celui de l’âme, et par médiation, celui de l’explication générale qui est une des caractéristiques de l’âme.

Ramzi:Beaucoup de ces lois communes nécessitent l’expérimentation et la reconnaissance par les sens; ce qui veut donc dire qu’elles ne sont pas des caractéristiques de l’âme.

Emmanuel: Si la densité de la matière vous apparaît comme une barrière entre l’âme et sa qualité, sachez que cette barrière que constitue à vrai dire la relation intime entre l’âme et la matière n’est qu’un voile représenté par les sens, qui sont pourtant le moyen par lequel s’accomplit le mérite de l’âme dans le concret. Autrement dit, la sensibilité et l’expérience lui servent pour la reconnaissance, de même que les sens lui servent de fenêtres à travers le voile sus-cité, qu’emprunte l’âme pour ses perceptions, ses explications et ses certitudes. Ce qui revient à dire que les sens, loin d’être des outils pour ces perceptions et ces lois, ne sont en vérité que le passage que l’âme emprunte vers elles.

Par ailleurs, je voudrais préciser que durant la gestion de l’âme pour les affaires du corps, auquel elle est liée pendant toute la vie de ce dernier, elle s’exprime à travers deux visages: l’un, physique, charnel et irascible, par lequel se forme le voile de l’ignorance; l’autre, spirituel et intellectuel, rayonnant par son discernement et sa perception. Du conflit de ces deux visages résultent des actions que nous pouvons diviser de la manière suivante:

-Les actions qui s’exercent par le mécanisme du corps, c'est-à-dire par les sens internes et externes: elles faiblissent avec l’affaiblissement et le vieillissement du corps. C’est le cas de l’apprentissage et de la mémorisation.

-Les actions propres à l’âme, telles que l’explication et la compréhension des lois générales qui sont l’origine du savoir et la base de l’enseignement et de l’instruction.

-Les actions nécessitant l’expérience et la réflexion: du côté de la sensation et de l’expérience, cette catégorie d’actions se rattache à la machine en fonction de l’état de cette dernière, à l’instar de ce que nous avons dit au premier point. Mais du côté de l’explication et de l’aboutissement aux vérités, elle rejoint plutôt ce qui a été cité au second point.