AR-RIHLA AL-MADRASIYYA OU (PARCOURS D’UN JEUNE CHRETIEN EN QUETE DE VERITE)
 
Le Coran et l’existence du créateur omniscient

Le cheikh: Soyez donc aimables et gardez-moi sous le coude ce raisonnement qui permet d’atteindre la certitude par le chemin du bon sens; Je compte bien m’en servir lors de la démonstration par le noble Coran de l’existence d’un créateur omniscient qui n’est autre qu’Allah, Puissant et Grand.

Emmanuel: Bien sûr que nous vous le garderons, cheikh, même si nous vous contredisons quelque peu à son propos.

Le cheikh: De sa naissance à sa mort, l’homme n’a de cesse de chercher dans la raison d’être de l’être vivant et d’en tirer les conclusions. C’est une attirance dont l’empreinte marque toutes les facettes de son existence. Déjà tout petit, il réagit au moindre bruit en y prêtant toute son attention, afin d’en comprendre l’origine et en tirer les conclusions qui seraient pour lui un motif de crainte ou de désir. Je dirai même plus: si la science et la civilisation ont autant cheminé et autant avancé, c’est finalement sous l’impulsion de cet instinct qui, en réaction aux causes et aux conséquences, en définit les avantages et les inconvénients, ce qui produit soit une attirance, soit un rejet.

Par ailleurs, l’homme n’a jamais cessé au fil des générations, d’avoir recours à un code pour l’organisation de sa société, et à ce jour, il continue d’aspirer à un ordre qui préserve au mieux les intérêts collectifs et individuels, sachant que les lois humaines seront de tout temps appelées à être révisées, modifiées, améliorées et actualisées, car porteuses toujours d’imperfection et d’injustice, compte tenu des limites du savoir humain. Reconnaissons également que beaucoup de nos décideurs parmi les acteurs de la législation, agissent sous l’influence du fanatisme et des penchants personnels. Cependant, s’il arrivait que l’homme sente la possibilité que ses lois émanent d’un législateur complet, qui aurait connaissance de l’ensemble des détails de la vie en société et de ses besoins, qu’il soit libre de toute forme de fanatisme et de penchants personnels, l’esprit de l’administré serait alors automatiquement poussé par son intérêt, à rechercher et demander cette législation.

En outre, la conscience humaine a constamment soif d’une morale vertueuse, qui contribue au bonheur de l’homme et lui ouvre les chemins de la plénitude et de la paix intérieure. Ainsi, l’honneur humain et l’équilibre social s’en trouveraient préservés. Mais, étant donné la nature même des hommes, il n’en est pas parmi eux qui soient moralement parfaits et constamment disposés à faire le bien et à éviter le mal. C’est pourquoi, quand se fait sentir la possibilité d’accéder à l’apprentissage des bonnes mœurs à travers un enseignement dispensé par un parfait connaisseur de l’essence de toute chose; eh bien, l’esprit de l’homme et le désir ardent de purifier son âme lui recommanderont cette école et certainement pas une autre.

De plus, dés son plus jeune âge, l’être humain craint toujours de tomber dans un mal possible, ce qui explique sa tendance à rechercher continuellement la sécurité et l’assurance d’être préservé de ce mal. Telle est sa situation quel que soit son âge. Quant au mal suprême, qui suscite une peur sans commune mesure, l’homme est fondamentalement soumis à le considérer avec peur et sérieux et n’a de paix qu’une fois assuré d’être à l’abri de son malheur.

Quelqu’un peut-il nier que dans les quatre coins du monde, les gens sont aujourd’hui appelés à se tourner vers Dieu, Puissant et Grand, l’E^tre Nécessaire, le Créateur de l’univers et Décideur du destin de ce dernier, l’Omniscient, le Riche par excellence, le Sage, le Saint, le Législateur des lois de la bonté et de la piété? C’est Lui qui enseigne les bonnes mœurs et détourne de l’infamie. Sagement, Il met en garde contre l’impiété et contre le non-respect de ses ordres et de ses interdits. Quelqu’un peut-il nier la généralisation de son message, du moins après l’époque de Moïse, que la paix de Dieu soit sur lui? Sûrement pas; le paganisme a, au contraire, tenu compte de ce principe dés le départ, mais a commis l’erreur de diviniser la créature, avec ce qui s’en suivit comme calamités.

Emmanuel: Vous nous avez donné tellement d’explications sur des questions pourtant ô combien claires; notre instinct, ainsi que tous nos sens en témoignent. cheikh, vous avez excité notre envie de connaître vos visées et les raisons de cette démonstration.

Le cheikh: Le but, mon jeune ami, est d’expliquer que le noble Coran, à travers différentes démonstrations où il fait allusion à ces vérités, apporte les preuves de l’existence de Dieu; vérités que l’homme ne doit jamais oublier, même si, de toute manière, elles sont évidentes dans sa conscience et son instinct. Le Coran démontre par des exemples concrets, que le Créateur de l’univers dont il connaît la finalité, a selon une infinie sagesse et une organisation supérieure, créé également toutes les créatures, chacune pour sa propre destination. C’est ainsi qu’au dixième verset de la sourate d’Abraham, le Coran dit: « Peut-on douter de Dieu, le Créateur des cieux et de la terre? » Pourquoi donc l’homme doute-t-il? Est-il mieux pour lui de persister dans le doute parce que son ignorance l’empêche de regarder du côté de la vérité et de la rechercher pour son propre savoir? Pourtant, c’est une attitude qui n’est porteuse que de malheur et de tristesse; il risque de perdre le bénéfice inestimable des bienfaits de la loi divine, rater sa propre éducation ainsi que les voies du bonheur éternel et de ce fait, susciter la colère de son Créateur.

Il est évident pour le bon sens qu’on ne peut se sentir rassuré et à l’abri de cette peur permanente du mal suprême, que dans le confort du regard sincère vers la vérité. C’est une espèce de regard qui ne requiert ni calcul, ni la connaissance de théories complexes et savamment élaborées; nullement, car déjà les introductions précédant ce regard découvrent de façon on ne peut plus limpide devant la vue et la conscience le visage de la vérité. Tout à fait; ce que l’individu voit de ses propres yeux et apprend avec certitude du monde, des cieux et de la terre, dont lui-même et son espèce ne font d’ailleurs qu’une infime partie, lui révèlent une complexité, une coordination et une précision telles que l’esprit est enclin à en reconnaître l’immense sagesse. Comment peut-il en être autrement quand chaque jour, chaque instant, des merveilles innombrables se dévoilent devant le regard et l’esprit, créées à partir du néant et façonnées à perfection après une non- existence, alors que la science se trouve dans l’incapacité d’en déterminer la finalité.

La nature de l’homme et sa conscience ne peuvent pas négliger le fait essentiel que tous ces faits nouveaux doivent forcément avoir un créateur qui échappe au principe de survenance, un créateur qui n’a pas besoin d’être créé. Et quand l’être humain prend conscience de la finalité de chacune de ces merveilleuses créatures, son intuition et sa conscience libre ne peuvent lui dicter qu’une chose: c’est la certitude que le créateur doit forcément connaître la finalité de ses créatures. En les créant, il leur a donné un aspect propre, en réponse à une utilité, des besoins et une destination propres. Ce créateur, l’E^tre Nécessaire, l’Omniscient et Sage suprême peut-il être quelqu’un d’autre qu’Allah? Cette appellation donnée au Vénéré par excellence «Allah» est le nom particulier de l’essence du créateur, l’E^tre Nécessaire.

Mes amis, si l’évidence force l’instinct à reconnaître que les éclats de silex dont nous avons parlé sont des outils fabriqués de la main de l’homme, qui les a ainsi choisis en réponse à un besoin déterminé et ce, bien que personne n’ait assisté à leur utilisation dans le contexte pour lequel ils ont été fabriqués, Voici des parties de l’univers utilisées avec sagesse et perfection, dans le contexte pour lequel elles ont été créées. Comment peut-il échapper à l’instinct et à la conscience que ces parties de l’univers, autant que l’univers lui-même, sont l’œuvre d’un créateur connaissant les raisons de leur création? Comment peut-on ne pas reconnaître que ces objets nouveaux qui forment l’univers ont nécessairement besoin d’un créateur pour exister, un créateur qui est exempt de survenance, tout comme il est exempt du besoin?

Emmanuel: Cheikh, nous sommes croyants et convaincus de ce que vous dites, mais les matérialistes y voient quelques objections, et si nous voulons aller au fond des choses, il ne serait pas juste et convenable que nous en discutions seuls. La présence d’un défenseur du courant matérialiste s’impose donc, afin que chacun puisse exposer ses arguments et ses preuves en toute liberté, et que la vérité soit!

Le cheikh: Emmanuel, tout ce à quoi s’agrippent les matérialistes ne vous échappe pas. Alors pourquoi ne pas vous constituer leur avocat?

Emmanuel: Ils ont des prétentions que ma pudeur et ma conscience ne me permettent pas de citer et encore moins de défendre. C’est pourquoi, il serait préférable de demander la présence d’un des leurs qui se fera certainement un plaisir et un devoir de représenter leur école. Mais cette personne doit être habituée aux débats scientifiques, connaissant les règles du raisonnement et de l’argumentation, non un de ces modernistes qui ne possèdent pour preuve que: Sir untel a écrit, monsieur untel a dit, le docteur untel a répondu, tels et tels magazines et journaux ont rapporté, etc., car ceux-là n’ont de réaction à la vue des preuves que de lancer: «ceci est l’argumentation d’esprits dépassés. Nous vivons une ère de progrès et de lumière qui ne s’accommode guère de ces idées d’un autre âge.» Voilà pourquoi nous devons choisir pour ce rôle un matérialiste scientifique, qui respecte dans ses discours sa qualité d’homme de science.

Le prêtre: Si vous n’y voyez pas d’objection, je jouerai le rôle de cet homme de science matérialiste.

Emmanuel: Eh bien! docteur, Vous venez d’entendre l’exposé du cheikh sur les arguments du Coran au sujet de l’existence de Dieu et ce, en opposition au courant matérialiste qui développe un point de vue contraire.

Le docteur: Parlons donc librement, sans frein ni contrainte. Le libre c’est celui qui n’éprouve pas de ressentiment envers la justice. Elle est pour lui un bonheur et une fin recherchés; c’est celui dont le savoir est honoré par la vertu de la pertinence et qui se réjouit de son élévation sur les échelons de la vérité.

Pour commencer, je dirai que les remarques du cheikh sur la raison d’être de l’homme sont tout à fait justes. En effet, l’homme s’y résout de manière instinctive, et c’est en considération de la raison d’être de l’individu et de ses aspirations que la science et la civilisation ont autant avancé. Nous ne pouvons pas nier non plus ce qu’il a mentionné sur l’envergure de l’appel à travers le monde au nom de Dieu: ses lois, ses enseignements, ses leçons sur les bonnes mœurs et ses mises en garde contre la dénégation et le mépris de ses injonctions. Cependant, l’état actuel du savoir scientifique ne nous permet malheureusement pas de désigner ce dieu dont ils parlent, ni d’aboutir à la conclusion de la nécessité de son existence, pour que nous nous mettions en quête de l’école de sa législation et de ses enseignements sur la morale. Nous avons donc cru, mais simplement par crainte de tomber dans un « mal possible », comme l’a si bien expliqué le cheikh.

Le cheikh: Certes, notre conversation doit se passer dans une liberté totale tant qu’elle sera au service de la vérité, cela va de soi. Mais ce que vous venez de dire est le moins qu’on puisse dire abrégé et peut très bien prêter à confusion. C’est pourquoi nous vous serons obligés d’être explicite sur vos visées, afin de nous éviter les malentendus et la polémique. Dites-moi: est-ce que l’état actuel du savoir scientifique vous a fait parvenir à la négation de Dieu, pour que vous mettiez tout cet engagement que l’on vous connaît à expliquer l’existence des êtres par une autre cause que lui? Ou bien, parce que la science ne vous a pas indiqué la présence de Dieu, cela vous a peut être plongé dans le doute quant à l’origine de ces êtres.

Le docteur: Puisque vous voulez débattre ouvertement, sachez que la science nous a conduit tout droit à la négation de ce dieu. Pour ce qui est de l’existence des êtres, nous l’expliquons tout simplement par le mouvement perpétuel de la matière.

Le cheikh: Donc cette fameuse science qui vous a conduit à prouver avec certitude l’inexistence de Dieu est la même qui vous a conduit à conclure pour l’éternité de la matière, contrairement au point de vue que nous défendons et par lequel la science nous a fait parvenir à la découverte de la nécessaire existence de Dieu, et que la matière ne peut être qu’un existant créé par Dieu. C’est pourquoi, il me semble que nos deux courants de pensée doivent établir la preuve de leurs prétentions.

Le docteur: C’est vrai que la science à son niveau actuel n’a pas tranché sur la réalité de la matière. Cela étant, Démocrite par exemple, admet deux principes de formation de l’univers: le plein, qu’il nomme atomos, c'est-à-dire « indivisible »; le vide, dans lequel se déplacent les particules de matière pure, minuscules, invisibles, indestructibles et infinies en nombre. La diversité de ce qui découle de la multiplicité des formes qui peuvent naître de la combinaison des atomes. Démocrite conçoit la création des mondes comme la conséquence naturelle de l’incessant tournoiement des atomes dans l’espace. Ceux-ci se déplacent au hasard dans le vide, se heurtent mutuellement puis se rassemblent, formant des figures qui se distinguent par leur taille, leur poids et leur rythme. Ces figures peuvent elles-mêmes entrer dans la composition d’objets plus complexes. Cependant, la science ne conçoit pas cette idée de figures, parce qu’elle contredit le principe de l’indivisibilité de la matière. Pour cela, les chercheurs de l’époque moderne disent que les atomes qui nous intéressent sont bien plus petits que ceux dont parle Démocrite.

Le cheikh: Ce n’est pas pour vous interrompre, mais la science a établi ses preuves pratiquement de façon expérimentale sur la divisibilité du corps matériel et ce, quelque soit sa taille. Tout corps étant constitué d’au moins deux extrémités, la raison le conçoit aussitôt dans sa dimension quantitative, et par conséquent, selon un principe de divisibilité. L’évidence de la divisibilité de tout corps entre ses deux extrémités fait ainsi tomber à l’eau cette idée d’indivisibilité de la matière. Pour ces raisons et d’autres, certains de vos penseurs défenseurs de la monadologie, ont été amenés à reconnaître: « L’indivisibilité des monades est une chose inconcevable, et pourtant, leur divisibilité serait synonyme de disparition de leurs propriétés fondamentales. » Poursuivez, docteur.

Le docteur: Leucippe et, après lui, Epicure disaient que les atomes se déplacent dans le vide, mais lorsque certains savants se rendirent compte de l’impossibilité du vide dans la nature, ils ont supposé que ces atomes se déplacent au sein d’une matière douce ou d’un gaz plus léger que l’air, ou même un liquide remplissant le vide et qu’ils ont appelé « éther», dans lequel se déplacent dans un incessant tournoiement les atomes, qui font partie intégrante de cet éther. Il résulte de ces tourbillons, collisions et agrégations de ces atomes, la formation de figures, différentes par la taille, le poids et le rythme.

Selon le point de vue ancien, ces atomes sont éternels, mais à travers un point de vue récent qui trouve son argument notamment dans les découvertes du français Gustave Lebon, il apparaît que la matière est une énergie condensée, qu’elle n’est pas éternelle et qu’elle s’épuise et s’anéantit par décomposition en énergie, comme le radium et d’autres matières semblables se désintègrent en émettant de petites particules qui s’en dégagent à très grande vitesse. L’énergie aussi se décompose en éther; elle n’est pas éternelle. C’est cet éther qui, dans les temps très reculés et pour des raisons que nous ignorons, s’est condensé pour devenir matière.

Si la matière, et donc les atomes, ne sont pas éternels, l’éther par contre l’est bel et bien, et c’est à cet éternel que se rattache l’existence de toute chose, de même que c’est vers lui qu’elle finit. Il n’est nul besoin par conséquent, de passer outre la nature pour imposer l’existence d’un dieu, d’autant que la science moderne ne nous permet pas de croire à une existence invisible.

Le cheikh: Je voudrais commencer par votre dernière idée, celle qui prétend que la science moderne ne nous permet pas de croire à une existence invisible. Permettez-moi de vous dire, docteur, que la science moderne précisément se lave les mains de ce genre de paroles. Comment pouvez-vous affirmer une telle chose, alors que le monde entier est convaincu de l’existence de l’énergie électrique. Est-elle visible? Pourtant, l’observation de son action et de ses effets, à travers la traction, la poussée et la mise en mouvement n’est-elle pas en soi une preuve suffisante de son existence?

Quelqu’un peut-il nier l’existence d’une âme chez les animaux? Bien qu’on ne puisse pas dire qu’elle soit visible, ses activités sensorielles et ses fonctions vitales forcent l’esprit à reconnaître son existence, en particulier lorsqu’elle quitte le corps et que celui-ci devient inerte, sans vie, et qu’il ne peut plus remplir jusqu’à la plus élémentaire de ses fonctions.

Reste-t-il un doute sur l’existence de l’énergie électrique, après l’observation des différentes fonctions qu’elle accomplit, fonctions que la science attribue justement au seul effet de cette force invisible? Reste-t-il un doute sur l’existence de l’âme, après l’observation des différentes fonctions vitales qu’elle accomplit et que la science restreint à la seule action de l’âme? Reste-t-il un doute sur l’existence de Dieu, le Créateur des cieux et de la terre, surtout après l’observation de ses prodigieuses actions et sa sagesse supérieure, à travers l’organisation de cet admirable système qu’est notre univers? La science, celle qui n’a d’autre but que la recherche de la vérité, ne peut expliquer l’origine de ces actions que par l’E^tre Nécessaire, l’Omniscient, le Sage, Dieu Tout-Puissant.

Voyons, docteur; ces atomes et leur tournoiement, les tourbillons d’éther, ainsi que l’éther lui-même, ont-ils été observés avec des jumelles ou à l’aide d’un microscope?

Le docteur: Non. A vrai dire, les scientifiques ont juste placé ces éléments au centre d’une hypothèse pour orienter l’explication et finir à une origine que justifie ce raisonnement.

Le cheikh: Pourquoi vos amis se sont-ils imposé l’idée de l’indivisibilité des atomes, au risque de s’exposer à la critique scientifique, sachant l’impossibilité d’une telle qualité pour un corps matériel, quel qu’il soit? Et pourquoi ont-ils donc considéré que l’éther était d’une extrême simplicité?

Le docteur: Parce que s’ils avaient admis pour les atomes une structure composée, il aurait été difficile de défendre leur éternité, et cela va de même pour l’éther.

Le cheikh: Si la divisibilité d’un corps est incompatible avec son éternité, il faut reconnaître que quelle que soit la simplicité de la structure supposée à l’éther, il demeure divisible, étant donné sa nature matérielle. Comment peuvent-ils dans ce cas parler de son éternité? Mais laissons cela, du moins pour le moment, et dites-moi plutôt: n’auraient-ils pas mieux fait de dire simplement que les atomes ainsi que l’éther font partie d’une chaîne infinie de créatures? Cela aurait eu au moins le mérite de leur permettre de spéculer sur une évolution à l’infini, sans avoir à s’embarrasser de l’éternité non prouvée d’un objet, auquel paradoxalement, ils ne peuvent qu’attribuer des caractères qui lui dénient l’éternité.

Le mensonge de l’hypothèse de l’évolution

Le docteur: Peuvent-ils intégrer dans cet enchaînement ce qu’ils supposent comme non-existant?

Le cheikh: Certainement pas; ce serait, le moins que l’on puisse dire, prendre position contre le bon sens. Comment voulez vous qu’ils puissent concevoir un ordre chronologique à partir de rien, du néant? Ils ne peuvent élaborer leur hypothèse qu’à partir de quelque chose d’existant; et compte tenu du caractère de cette même théorie, les maillons de la chaîne ne sont tous que des faits, des événements dont aucun n’est éternel.

Le docteur: Donc, l’esprit qui suppose cette chaîne et conçoit ses maillons dans le laboratoire de son imagination doit nécessairement enfermer les parties supposées de cette chaîne dans un cadre d’existence, de survenance, puisque toute sa théorie est bâtie sur ce principe.

Le cheikh: Absolument; car l’esprit qui a supposé cette chaine, l’a séparée de la non-existence et de l’éternité. Dès lors, les parties de ladite chaîne ne sont toutes que des évènements, quelle que soit la longueur de la chaîne.

Le docteur: Cela signifie, chers amis, que l’hypothèse de l’évolution est nulle, car selon cette même théorie, tant que les maillons de la chaîne sont conditionnés par le principe de survenance, la chaîne elle-même est condamnée à être limitée par la non-existence, indispensable à la survenance des maillons. On a beau allonger la chaîne et en reculer les limites, on ne fera que les rapprocher du néant, d’où la nullité de cette hypothèse. Nous pouvons en faire la démonstration d’une autre manière, plus simple et plus tranchée: si nous intégrons l’existant éternel dans la chaîne, il absorbera cette chaîne, étant donné que c’est en lui qu’elle finit; si nous intégrons le néant dans cette chaîne, elle sera coupée par le néant. Mais alors, Quel intérêt la science peut-elle trouver dans la théorie de l’évolution? Si elle s’est embourbée dans cette hypothèse, seulement pour se retrouver aussi perplexe et interloquée devant son impuissance à concevoir une chaîne infinie; eh bien! cette science n’avait qu’à faire preuve de perplexité dès le début et s’épargner les désagréments d’une situation imaginaire, absurde et sans issue.

Le cheikh: Voilà donc qui évacue la question de l’évolution. Mais dites-moi: pourquoi ne dites-vous pas également que l’éther ou les atomes sont causés par ce dont ils sont eux-mêmes la cause?

Le docteur: Pardon, cheikh; Comment se peut-il qu’une chose soit originaire de ce dont elle est elle-même l’origine? Si on émet la supposition que chacune des deux choses est la cause active ou matérielle de l’existence de l’autre, nous serons amenés à considérer, bon gré mal gré, que chacune des deux choses était inexistante lors de sa propre existence, et existante lors de son inexistence; ce qui est simplement inconcevable, impossible. C’est précisément ce circuit, cette boucle absurde que matérialistes et religieux, notamment les penseurs musulmans, jugent nuls. Enfin, cheikh, je trouve pour le moins bizarre votre obstination à traiter de ces impossibilités.

Le cheikh:Doucement, docteur; bon nombre de modernistes sympathisants du courant matérialiste ne cacheraient pas leur colère devant la démonstration de la nullité de la théorie de l’évolution. Aussi, je tenais à m’assurer que vous n’en faisiez pas partie.

L’apparition de la matière

Pour revenir à notre sujet, vous dites que les atomes ou l’éther sont éternels et nous disons que les atomes, de même que l’éther ne sont que des événements qui, pour exister, ont besoin d’une cause. Etant donné l’importance de la divergence, il me semble que chacun de ces deux points de vue devra apporter la preuve scientifique du bien fondé de sa prétention.

L’existence après le néant

Le docteur: Evidemment, il n’y a pas de point de vue sacré et irréfutable sans preuve. En ce qui nous concerne, nous défendons l’existence des atomes parce que c’est une hypothèse plausible. Ensuite, nous les avons qualifiés d’éternels afin de donner une explication à leur éternité. Enfin, nous avons rendu nécessaire cette éternité, au vu de l’impossibilité de l’évolution d’une chose existant à partir du néant. C’est ce que nous disons également au sujet de l’éther.

Le cheikh: Qu’entendez-vous par «l’impossibilité de l’évolution d’une chose existant à partir du néant »? Je crois que ceci mérite quelques éclaircissements.

Le docteur: L’existant ne peut pas naître du non-existant, car le non-existant n’est rien de plus que le néant et rien ne peut naître du néant.

Le cheikh: L’ambiguïté reste malheureusement entière, car vous n’avez toujours pas donné d’explication sur ce qui a besoin d’être expliqué; que signifient pour vous «la non-existence» et «le néant»?

Le docteur: Eh bien! la chose existante ne peut avoir pour matière la non-existence ou le néant, de même que le néant ne peut être la cause efficiente de l’existence d’une chose, c’est évident.

Le cheikh: Ceci est effectivement impossible, comme vous dites. Qui pourrait dire le contraire? En tous cas, cela nous amène à dire que si les atomes et l’éther existent, ils ne peuvent être que des faits, des événements existants après leur non-existence, et créés par Dieu, l’Existant, l’Eternel, le Tout-Puissant. De ce fait, il n’y a aucune impossibilité à leur apparition.

Le docteur: Voyons, cheikh; la venue à l’existence après le néant est impossible.

Le cheikh: Vous m’étonnez, docteur, vous le partisan de la science expérimentale; comment pouvez-vous l’affirmer avec cette légèreté, alors que toutes les heures vous voyez et constatez que des milliers de créatures viennent à l’existence, après le néant. Ne voyez-vous pas l’homme? Il n’est qu’une goutte de sperme lorsqu’il arrive dans l’utérus de sa mère. Il devient ensuite grumeau de sang, puis se développe en humain, pour naître avec ses membres, ses sens et ses sentiments. Où était donc le sperme qui fut à l’origine de cet homme lorsque ses grands parents n’étaient encore que sperme? Ne vous rendez-vous pas compte que les animaux et les arbres existent après leur non-existence? Après cela, soutenez-vous toujours que la venue à l’existence après le néant est impossible?

Le docteur: Personne ne pourra vous contredire ou nier ce que vous dites. Comment peut-on occulter ce qui est au vu et au su de tout le monde, et dont l’évidence nous apprend qu’il n’y a point d’opposition entre l’existence et l’apparition? Néanmoins, la particularité de la matière, en l’occurrence celle des atomes ou de l’éther, c’est justement l’impossibilité de son existence après sa non-existence. Nous n’avons jamais vu la matière apparaître, ni qui que ce soit la faire apparaître ou la créer, tout comme nous ne l’avons pas vue s’anéantir, ni personne l’anéantir, la faire disparaître. La science a démontré que le dépérissement que nous pouvons observer de la matière n’a rien de son anéantissement, mais seulement celui de la forme spécifique. Quant à ses petites particules éparpillées et que les sens ne perçoivent pas, elles restent bel et bien existantes.

Le cheikh: Laissez-moi vous poser une question: quelqu’un peut-il, en se servant de la terre ou d’une autre matière, créer un homme avec son âme, ses sentiments et sa conscience, même un animal ou une plante, sans recourir aux moyens usités dans le domaine de la reproduction? Dites-moi encore: est-il correct d’affirmer que l’homme, l’animal et la plante sont éternels, sous prétexte que personne ne peut les créer?

Le docteur: Là, je vous arrête, cheikh. La science, autant que la conscience, témoignent que l’homme ne peut pas créer tout ce qui est contingent, et les êtres que vous venez de citer font justement partie de cette catégorie. Ceci dit, la science témoigne aussi que ce que l’homme ne peut pas créer et qui n’est pas forcément éternel, peut très bien dépendre d’une cause qui le fait exister.

Le cheikh: Ne nous faites pas languir, docteur; montrez-nous donc votre démonstration. Expliquez-nous plutôt pourquoi ne restez-vous pas sur ce raisonnement et reconnaître que la matière peut également avoir une cause qui la crée et la fait exister, même si l’homme ne peut pas la créer, comme vous venez de le dire à propos de l’homme, l’animal et la plante. Comment pouvez-vous de ce fait, être aussi catégorique sur l’éternité de la matière?

Le docteur: Nous avons dit que la matière est éternelle parce qu’elle n’est pas périssable et personne ne peut l’anéantir, et tout ce que nous pouvons observer de la désagrégation de la matière, c’est sa désintégration jusqu’à l’état d’atomes qui, eux ne peuvent pas s’anéantir. La matière reste donc permanente et ce qui est permanent est éternel.

Le cheikh: Est-il possible d’observer les atomes, même au microscope, afin de s’assurer de la survivance de la matière après sa dégénérescence et sa désintégration?

Le docteur: Non, malheureusement.

Le cheikh: Mais alors, sur quel appui avez-vous consacré la survivance de la matière? Si son anéantissement est difficile pour l’homme, rien n’empêche l’existence d’un autre acteur pour qui ce serait une chose aisée. Par ailleurs, il est réputé parmi les scientifiques en Europe, que la matière disparaît pour se transformer en énergie. Mais qui nous dit que l’énergie ne disparaît pas à son tour? Pensez-vous que lorsque la bouteille de Leyde se décharge, il subsiste de son électricité des fragments qui ne se divisent pas? En outre, cette chaleur qui naît de l’augmentation du courant électrique, puis, la lumière qui naît de l’augmentation de cette chaleur, pensez-vous qu’après leur disparition, elles laissent des débris qui ne peuvent se diviser? Est-ce que le courant électrique reste? D’où tenez-vous que cette énergie se transforme en éther? Qui a pu le constater? Enfin, qu’est-ce qui vous fait dire que l’éther ne s’anéantit pas? Y a-t-il pour cela, ne serait-ce que l’ombre d’une preuve basée sur l’observation, l’expérience, ou même l’intellect?

Le docteur: Quel que soit le pouvoir de faire exister, il ne s’applique qu’au possible; il est exclu qu’il concerne l’impossible. Si nous admettons l’existence d’un dieu puissant, nous ne pouvons pas lui imaginer un pouvoir qui s’appliquerait à l’impossible. De ce fait, étant donné l’impossibilité qu’une chose surgisse du néant, ou que l’existant émane du non-existant, il est exclu que l’univers ait été créé du néant, de la même façon que Dieu ne peut faire en sorte qu’un cercle soit en même temps un triangle.

Abdallah al-Abahi

Le cheikh: Je crois que nous avons déjà eu à répondre à des propos de ce genre. Vous n’êtes pas sans savoir que ces paroles s’attribuent aussi au dénommé Abdallah al-Abahi, à lire dans la page 406 du livre al-madhhab ar-rohani. Mais ce que vous semblez oublier, c’est que les théologiens disent que Dieu a créé la créature, qu’il en a fait un être après qu’elle ne fut rien, et existante après quelle fut inexistante. Qu’y a-t-il donc de si bizarre que l’homme soit homme, après qu’il ne le fut point? De même pour les animaux, les plantes, le cercle et également le triangle. Un homme raisonnable ne dira pas que ces créatures surgissent du néant et émanent de la non-existence. Il ne dira pas non plus qu’elles sont existence et en même temps néant, ainsi que voulait le représenter al-Abahi avec l’exemple du cercle et du triangle; tout cela pour prétendre que: l’existant ne pouvant être que par ce qui est existant, de même que l’existence ne pouvant être que par ce qui est existence, il est impossible qu’ils apparaissent après le néant.

Ramzi et la science

Ramzi: Excusez-moi, docteur, ainsi que messieurs ici présents; permettez-moi d’exprimer mon opinion sur la question. Les nouveaux éclaircissements ont fait tomber les notions de possibilité, de nécessité et d’impossibilité. Ce ne sont que des termes révolus, usités par les philosophes et autres théologiens, au titre d’appuis pour leurs argumentations; et je suis quelque peu surpris, docteur, de vous voir partager la tendance du cheikh à compter sur cette terminologie. J’ai parcouru les facultés et obtenu suffisamment de diplômes, sans être jamais contraint de recourir à l’emploi de ces termes, et je n’ai jamais entravé mon savoir et mon développement intellectuel avec ces inventions vides de sens.

Dans un environnement où les esprits sont mûrs et les idées se croisent et se frottent, croyez-vous que l’on soit bien inspiré de se fier aux anciennes et insensées histoires, juste au moment où l’influence de la science court telle un courant électrique, autant dans son propre milieu que dans son entourage? Messieurs, ce sont les bancs d’école qui sont les garants de l’acquisition du savoir et de la protection des différentes branches scientifiques, et ce sont ces dernières qui œuvrent à la satisfaction de l’ensemble de nos besoins vitaux. Voilà pourquoi ces questions ne peuvent tourner autour d’un axe étranger à celui de la science. Continuer à faire usage de vieilleries comme: possibilité, nécessité, impossibilité, ces vestiges d’une terminologie révolue, relève donc de la pure ignorance.

Prenons l’exemple d’une quantité de laine; d’un côté, elle sera nécessairement une étoffe si elle est soumise au processus mécanique de fabrication textile. D’un autre côté, ce n’est nécessairement pas une étoffe et elle ne le sera pas tant qu’elle restera sur le dos du mouton. Cependant, pour le fabricant, la laine sur le dos du mouton est facile à localiser, et c’est ainsi que vont les choses.

Emmanuel: docteur, je lis sur votre visage une irrésistible envie de répondre à monsieur Ramzi. Mais avant, je vous demanderai tout de même de m’accorder un instant, juste le temps de lui exposer quelques problèmes, auxquels je lui serai reconnaissant d’apporter des solutions scientifiques. Son enthousiasme à faire l’apologie de la science et de l’esprit scientifique m’a beaucoup rassuré, et le nombre de diplômes qu’il se targue de posséder ne fait qu’accroître mon espoir en ses aptitudes à résoudre mes problèmes, mieux qu’aucun autre.

Ramzi et Emmanuel

Ramzi: A vrai dire, ce que j’ai étudié des sciences en faculté, ce sont surtout les résultats scientifiques en fonction des besoins, dans les opérations de géométrie, de calcul, et pour la connaissance de certains domaines tels que la géographie, de façon à être qualifié en tant qu’ingénieur ou enseignant à l’école de formation des enseignants. Cela me permet de gagner mon salaire au service de mon pays et me procure un sentiment de satisfaction pour un travail bien accompli. Pour ce qui est des solutions à apporter à des problèmes de nature scientifique, elles sont plutôt du ressort des chercheurs érudits et spécialistes de l’expérience scientifique et de la démonstration. Et toi, Emmanuel? Serais-tu capable de le faire?

Emmanuel: Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été passionné par l’étude des sciences. Seulement, ce qu’on nous apprend à l’école ne va pas au-delà des généralités et les démonstrations données par les enseignants ne dépassent pas la dimension de la dictée. Aussi, m’a-t-il semblé bénéfique de rendre visite à un des élèves de l’école de Najaf, pour étudier chez lui les sciences pendant quelque temps. Ce qui m’a frappé le plus à Najaf, c’est le nombre important d’élèves surdoués dans le domaine des sciences. Mais leur intérêt étant spécialement axé sur les sciences islamiques, leurs études dans ce domaine n’ont pas eu l’écho, ni la réputation que leur aurait donné l’université laïque.

Ramzi: Peu nous importe cela; les extraordinaires découvertes des occidentaux nous rassurent quant à l’exactitude de leurs théories. C’est pourquoi, nous serions bien inspirés de nous en remettre au jugement de ces savants et nous détourner de la critique et de la profession d’avocats contre la vérité, surtout que les esprits libres et ouverts apprécient ces idées nouvelles qui permettent à l’humanité de vivre dans la jouissance et le repos moral, libérée des entraves et menaces qui sont des facteurs de perturbation pour la sérénité du progrès, sachant qu’il n’est pas aisé d’accepter que nos vies éphémères soient les otages des lois et constamment sous la menace du châtiment.

Emmanuel: Il ne vous échappe pas que les extraordinaires découvertes et les inventions scientifiques dont l’utilité et le bénéfice à tous les secteurs de la vie ne sont pas à démontrer, ont été l’œuvre de religieux qui, eux, au moins, ont conforté leur savoir avec des théories aux bases solides. Alors pourquoi ne puisez-vous pas vos idées de ces savants là, et comment pouvez-vous opter aussi facilement pour une thèse, sans chercher au préalable, à la confronter à d’autres opinions? Même les plus primitifs des habitants de la jungle ne font des choix qu’après comparaison et préférence, en fonction des normes qui sont les leurs, bien entendu.

Certes, il est connu que si un membre d’un troupeau d’ovins ou de bovins sautait dans un fleuve ou un ravin, le reste du troupeau suivrait spontanément, même dans la crainte du danger. Ne vous est-il jamais venu à l’esprit que ceux dont vous avez épousé la doctrine, peuvent aussi être sujets à l’erreur et être responsables de confusion? Démocrite disait que les atomes – dont il supposait l’existence - avaient des formes géométriques. Plus tard, on affirma que nos hypothétiques atomes étaient beaucoup plus petits que ne le supposait Démocrite. Cette tendance trouve son origine dans l’erreur de Démocrite d’attribuer des formes géométriques aux atomes, ce qui s’avérait en contradiction avec leur indivisibilité.

D’autre part, Démocrite, Leucippe et leurs adeptes supposaient que les atomes se déplaçaient dans le vide, compte tenu de la possibilité de ce vide, mais surtout qu’ils ne voyaient aucun besoin pour une autre hypothèse. Mais, ils furent contredits par Thomson et ses amis qui, eux, parlent plutôt de l’impossibilité du vide. Ils ont alors émis l’hypothèse de l’éther remplissant le vide, dans lequel tournoient les atomes en tant que partie intégrante. Enfin, Gustave Lebon et ceux qui adhèrent à ses idées soutiennent que les atomes sont nés de la condensation de l’éther, à une époque très lointaine et pour des raisons inconnues. Ils prétendent également que la matière s’anéantit pour devenir énergie et que l’énergie s’anéantit pour devenir éther. De cette façon, Gustave Lebon contredit ces prédécesseurs, ainsi que l’hypothèse de l’éternité de la matière.

Pour revenir à vos paroles sur la liberté et l’ouverture d’esprit, je vous dirai seulement que l’esprit dans lequel cohabitent sens de l’honneur et bon discernement ne peut que se résoudre à préserver sa liberté et refuser l’esclavage et l’obscurité de l’ignorance, pour s’affranchir de l’emprise du penchant animal. Les nobles esprits prennent soin de leur dignité et se soucient de leur avenir qu’ils protègent de cette calamité qu’est la déchéance, en sachant que le progrès est le cadre décent dans lequel s’organise la société humaine.

Mais un esprit dominé par les passions animales a tendance à préférer les idées qui lui rendent licite l’accès aux jouissances éphémères et le distraient de ses valeurs morales et de sa vocation spirituelle qui ont justement pour raison d’être de le détacher de l’état animal. Vos maîtres à penser, monsieur Ramzi, peuvent bien développer des idées visant à vous protéger des menaces religieuses qui raffinent l’âme et l’accomplissent, ils auront quand même vite fait de comprendre que le mode de vie sauvage et bestial qu’ils préconisent en guise de progrès social sera entravé et rejeté par toutes les politiques, si complaisantes qu’elles soient. Elles se chargeront de couper l’espoir aux dégénérés les plus déterminés, quant à l’instauration d’une société anarchique, à la faveur de laquelle se développeraient les vices et les libertinages. Alors, ne vous bercez pas d’illusions quant à votre société chaotique imaginaire, au sein de laquelle il vous serait aisé de donner libre cours à vos envies les plus viles, un monde sordide où trouveraient satisfaction les convictions matérialistes, sans frein ni menace d’aucune sorte. Dans la réalité, monsieur Ramzi, vous êtes tenu de vous soumettre au joug de l’autorité, maîtriser vos pulsions, vaincre vos envies et calmer votre ardeur sous les lois de l’honneur et de la civilité. Alors, qu’est-ce qui est, me direz vous, le mieux indiqué pour l’épanouissement de l’être humain et pour sa dignité? Le respect des lois divines qui vous accomplissent spirituellement, vous raffinent et vous élèvent, ou bien l’hésitation entre l’affairement dans le monde bestial auquel vous invite Epicure, et la crainte des lois garantes de l’ordre social?

Le docteur: Hélas! Les paroles de Ramzi et de ses semblables parmi les modernistes, leurs actes et leur façon d’être, laissent penser que le choix de la doctrine matérialiste ne peut pas être le fruit d’une conviction scientifique, mais qu’il trouve plutôt sa source dans une morale dégénérée, des mœurs décadentes et une tendance à céder à ses plus bas instincts.

Emmanuel: Non docteur, je doute que les idées de Ramzi et de ses amis soient la raison de votre grande déception. N’est-il pas vrai que la thèse fondamentale de l’épicurisme présente le plaisir comme le bien suprême et le but ultime de la vie? Selon Epicure, le maître du matérialisme, le vrai bonheur résidant dans la sérénité qui résulte de la délivrance de la crainte, à savoir de la crainte des dieux, de la mort et de la vie après la mort, le dessein de toute la spéculation épicurienne sur la nature est de délivrer l’homme de telles craintes. Bref, en tant que système complet, l’épicurisme présente une théorie physique, soumise à des fins éthiques, qui a pour vocation de délivrer le monde du divin et de toute présence mythique.